L'Histoire des Pingouins

Épisode XIII : Aventures E-réelles

Malgré la diversité apparente des amusements qui semblent m'attirer, ma vie n'a qu'un objet : elle est tendue tout entière vers l'accomplissement d'un grand dessein. J'écris l'histoire des Pingouins.

Anatole France : l'île des Pingouins

Schoelcher restait perplexe devant la signature au bas du message : Christophe Larrion, connu de quelques intimes sous le surnom de Chico, l'ex-jeune membre de la Flibuste de Hurd. Il ne disposait d'aucun moyen certain pour vérifier une telle signature. D'innombrables messages émanant de divers Chicos traînaient dans les archives de messagerie de la Rébellion et d'ailleurs, mais aucun d'entre eux ne semblait provenir de la signature qu'il avait décrypté avec sa clé personnelle. Quand à Christophe Larrion lui-même, il semblait faire partie de ces derniers hommes assez sages pour ne pas exister sur le Web.

À vrai dire, très peu de gens disposaient de la clé publique de Luniv Schoelcher, qui normalement était nécessaire pour réaliser un tel message : Schoelcher n'avait jamais cru utile de faire partie de ces activistes qui la diffusent massivement. Chico, en théorie, ne la connaissait pas. Il ne l'avait plus revu depuis fort longtemps, bien avant la mise au point de GPG. Il était possible que les Flibustiers la lui aient communiquée. Évidemment, Chico n'était pas enregistré sur les serveurs de clés qu'il considérait comme sûrs.

Mais après tout, le risque était faible. Au vu du contenu du message, le soi-disant Chico ne faisait guère qu'inviter son vieil ami à se manifester publiquement sur un forum uruguayen, puis prendre contact à l'aide de cette nouvelle clé publique. Schoelcher n'aimait guère cette époque où la paranoïa rampante avait pris le pas sur une confiance mesurée entre hommes de bonne volonté. Les réflexions tortueuses des cryptologues avaient créé des procédures certaines, aux résultats prévisibles, là où l'intelligence suffisait souvent pour établir des certitudes acceptables : Schoelcher avait toujours préféré un résultat probablement bon obtenu par une méthode simple à un résultat garanti par une méthode complexe, car si n'importe qui d'un peu talentueux pouvait découvrir a posteriori une erreur de raisonnement, seul celui qui connaît la méthode peut découvrir une pure erreur de méthode, ô combien fréquente, puisqu'aucune méthode ne garantit intrinsèquement qu'elle sera correctement exécutée.

Celui qui avait coincé Karim avait utilisé une méthode simple, présentant très peu de risques, aisément analysable a posteriori. Il lui était donc aisé de délimiter par lui-même les risques potentiels, en limitant le champs de réflexion possible autour de l'incident par lui-même et ceux qui tenteraient de retrouver sa trace. Schoelcher reconnaissait là quelque chose qu'il aurait fait lui-même : rapidité, simplicité et maîtrise du risque, par une délimitation stricte de l'espace des possibles au détriment de l'absolue certitude du résultat. Le soi-disant Chico utilisait une méthode irréprochable, aux résultats garantis, mais complexe. Il y avait de nombreuses explications possibles à un tel comportement, et quelqu'un de la trempe de Chico ne se serait pas amusé à mettre un message là où il pouvait être interprété de différentes manières.

Bien sûr, quiconque connaissait Schoelcher saurait que Schoelcher prendrait le risque, en assurant ses arrières. Ce qui était donc plausible était que si le dénommé Chico connaissait Schoelcher, il saurait que ce message amènerait Schoelcher en Uruguay. Aucune autre conclusion n'étant certaine, il suivrait la piste : c'est ainsi que Schoelcher raisonnait. Si ce Chico connaissait Schoelcher, il savait aussi que ce voyage lui serait probablement malaisé, et que Schoelcher devrait assurer ses arrières, ce qui était aisé pour un voyage aussi lointain, ce que saurait le dénommé Chico s'il connaissait Schoelcher.

« Contrôle de routage, ici Leader Vert : code 2-1, à vous. Â»

« Salut, Leader Vert, ici CR-CaLUG, code 3-0 : je vous copie signal 5 radio 5, à vous. Â»

Schoelcher sourit. L'incident récent avait au moins eu le mérite de remettre au goût du jour les vieilles méthodes. Le contrôle de routage avait sans doute dû réviser en express les procédures. Fini, les tables de routage statiques balancées par mail et les bavardages foireux en broadcast entre boîtes noires.

« CR-CaLUG, ici Leader Vert : préparez-moi un accès double-zéro, procédure Drapeau Noir. Â»

« Leader Vert, j'attends votre code. Â»

Le communicateur de Schoelcher envoya la longue séquence statistiquement unique, qui ne serait jamais plus répétée.

« Leader Vert, accès double-zéro accordé : je vous accorde cinq minutes. Â»

« Négatif, CR : descendez manuellement la durée maximale de la session à une minute et trente secondes. Â»

« Bien reçu, Leader Vert. Durée maximale de la session réduite à une minute et trente secondes. Â»

Schoelcher envoya manuellement la séquence d'ordres qu'il venait de préparer pour le routeur CaLUG. Il ne faisait plus confiance à personne et tenait à assurer sa déconnexion automatique en cas d'incident. Un job à sa sauce, directement programmé sur le routeur, ferait l'affaire. « Ne faites confiance à rien d'autre que votre propre code Â» tentait-il d'enseigner aux bleus. Ces paroles avaient un sens, autrefois, quand un système entier tenait sur vingt mille lignes de code. De nos jours, il fallait déléguer sa confiance aux codeurs des innombrables couches intermédiaires entre le langage et le code machine. Le code machine lui-même tendait à être réordonné, réinterprété, exécuté en parallèle et associé à un traitement d'exceptions exactes avec des procédures de retour en arrière qui coûtaient à elles seules des millions de transistors. Nul ne pouvait plus guère prétendre maîtriser seul toute cette complexité. C'était sans doute là ce que les anciens avaient le plus de mal à admettre. Les industriels contournaient le problème en confondant spécification et axiome, raisonnement acceptable pour un service juridique, mais qui ne faisait pas beaucoup avancer le schmilblik. Tant que cela serait vrai, recommencer tout de zéro aurait toujours un sens, quitte à refaire les mêmes erreurs. Tant que cela serait vrai, les failles constitueraient à elles seules un espace de liberté suffisant pour quelques inconditionnels d'une certaine conception de la liberté (la liberté du plus fort de détruire ce que construit le plus faible).

« Session terminée, Leader Vert. Â»

« Merci les gars et fin de transmission. Â»

« Bonne bourre, Leader Vert, et à bientôt. Â»

Schoelcher se demandait si le contrôle routage détecterait le job programmé s'il venait à s'exécuter. Mais il y avait autre chose à faire.

L'Atlas Vista signalait que le forum uruguayen n'était accessible que par le Web, « pour les navigateurs de quatrième génération et au dessus Â». « Quatrième génération Â» ricana Schoelcher : les couche-culottes à guili-guili-click-click. Même pas la peine d'essayer Lynx, autant passer direct sous X et lancer les gros binaires statiquement liés à Motif, en priant pour qu'une table trop grosse ne fasse pas exploser la bécane ou que la machine virtuelle Java ne s'affole pas trop à devoir faire une addition à deux chiffres. Avoir des petits mickeys lui bouffer la rame lui foutait des boutons, mais apparemment, il n'avait pas le choix. L'Atlas précisait qu'il lui faudrait plus de vingt et un sauts de réseau en réseau pour atteindre l'Uruguay depuis CaLUG, dont une dizaine à partir de Miami. Il pouvait choisir parmi une bonne trentaine de proxies pour dissimuler son origine et disposait d'éventuellement une quinzaine de Dialeupes pour l'accès auxquels on ne lui poserait aucune question. Mais tout ceci était bien trop compliqué : une simple connexion depuis un fournisseur français intègre et compétent à partir du routeur CaLUG éviterait tous les soupçons de la part des tristes sires qui tentaient de croiser les enregistrements des commutateurs de l'ancien ministère des P&Ts, lesquels assuraient l'établissement des factures téléphoniques de chaque habitant depuis l'an 1984.

Le vieux châssis 486 Holtek de Schoelcher se traînait lourdement les soutes souappant à craquer le long de la liaison satellite entre Miami, capitale de l'internet d'Amérique latine et Uruguay, en compagnie de dizaines de châssis bourrés à craquer de mails cryptés et de binaires JPEG aux couleurs majoritairement chair. Inutile de chercher à recoller les paquets dans un merdier pareil. De mauvaises langues disaient que la corruption régnait en Amérique Latine. Visiblement, mêmes les paquets perdus devaient pouvoir se revendre au marché noir, vu les 30§NBPD§% de perte en ligne.

Il fallut plusieurs minutes à Schoelcher pour charger la page de garde du serveur pointé par le dénommé Chico (les publicités, elles, envoyées par de nombreux serveurs redondants repartis de par le globe, passèrent sans problème la barrière d'Ether). Schoelcher reconnut rapidement que l'Atlas Vista, qui avait involontairement signalé que ledit serveur arborait pavillon impérial, ne s'était pas trompé : la lourdeur d'une machine sur laquelle ne semblaient connectés qu'une dizaine de personnes était caractéristique, les extensions de fichiers propriétaires, les pertes régulières de sessions dont témoignait le log du forum, la présence de caractères Unicode et les références à des fontes absconses dans les sources des pages ne pouvaient à elles-seules permettre d'établir des certitudes, mais suffisaient à un oeil exercé pour reconnaître soit une très belle mascarade, soit, ce qui était bien plus probable, le faible niveau de technicité des opérateurs d'une machine impériale.

Quatre à cinq minutes plus tard, Schoelcher avait réussi à envoyer une phrase complète grâce à l'interface conviviale du serveur de forum. Il avait eu entre temps l'occasion de découvrir deux nouveaux serveurs d'informations financières, d'acheter un couple de ratons laveurs hongrois au pedigree garanti, reçu des nouvelles du petit péruvien extra-terrestre sans rein, fait son horoscope chinois et moldovalaque, et calculé 10 clés pour Seti@Home. Accessoirement, il avait également été informé du fait que s'il avait adhéré à une chaîne pyramidale pour être payé à rien foutre sur le Web, il aurait déjà gagné 0,0017 Euros et rapporté presque autant à son mac^Wparrain, au mépris de l'usage de la bande passante, la consommation d'électricité et l'échauffement de la couche d'ozone, à qui ça devait en faire une belle, justement. Normalement, d'ici quatre à cinq cores [13] au maximum, il verrait apparaître dans l'écran de l'applet Java si le texte qu'il avait envoyé avait bien été reçu par le serveur comme il pensait l'avoir écrit : « Looking for free beer : have some ? Â». Il avait choisi « Choochoo Â» comme pseudonyme, pensant passer plus aisément inaperçu sans paraître agressif au milieu des Dick 1 à n.

Très rapidement, un certain Chick lui avait proposé de le rejoindre dans un « salon privé Â» et de fermer la « porte Â» avec « la clé de son choix Â». Schoelcher remarqua que le temps de réaction du dénommé Chick était plus court que celui de la plupart des connectés, ce qui témoignait sans doute du fait qu'il avait un accès privilégié, éventuellement local, au serveur. Sous prétexte d'erreur, il envoya simplement trois mots cryptés à l'aide des deux clés : « Arrête ton cirque Â». Chick lui répondit par un laconique « ssh -l Schoel -p 53 ur.eu.org pubkey_only Â». Schoelcher ne se fit pas prier : la tronche de l'extra-terrestre peruvien sans rein commençait à lui rappeler Saint Ignucius dansant la macarena. Il en profita pour envoyer la balayette à cores à la recherche de son espace disque perdu.

« J'ai reçu un appel de Basse Tille à ton sujet, Schoel Â» commença Chick.

« Chick, on arrête le cinoche un peu ? Mon affaire de bière n'est pas un problème de sécurité d'état. Â»

« Pour toi peut-être : mais mon patron pense que tout ce que je fais relève de la paranoïa la plus totale. Â»

« Tu travailles en ce moment ? Â»

« Non : je suis en vacances... C'est à dire que je ne me connecte que quatre heures par jour pour rebouter mes machines impériales : de véritables merveilles, ces petits serveurs de terminaux pour faire power on/off, tu sais... Â»

« Tu as une machine perso ? Â»

« Oui... Et fliquée jusqu'au trognon, du moins en théorie... Bon ! abrégeons : j'ai demandé à Basse Tille un moyen de nous certifier réciproquement qui nous sommes. Le moyen le plus simple est de nous connecter tous les deux chez eux d'ici cinq minutes, ok ? Â»

« Ã‡a marche. Â»

Schoelcher se déconnecta immédiatement, revint sur Basse Tille, copia immédiatement le log de last et l'analysa rapidement : l'histoire du dénommé Chick/Chico semblait plausible. Jean également était connecté, mais semblait occupé ailleurs. Chico se connecta soudainement.

« En confiance, Schoelcher ? Â»

Venant de nulle part, un message général s'aligna sur les consoles « Bienvenue en Basse Tille, les gars : Double Zéro, tout est clair aux alentours, vos conversations seront enregistrées. Â»

« Ã‡a va mieux, Chico : ici on se sent tout de suite entre amis. Â» ricana-t-il.

« C'est l'époque, Schoelcher... Bon, écoute, les gars d'ici m'ont demandé de te filer un coup de main. L'air de rien, j'ai pas chômé pendant que tu faisais des tournicotis dans l'Ether. J'ai choppé pas mal d'infos en RL sur ton problème. Un ami à moi a le seul contrat système récent en RL dans le secteur où a eu lieu ton problème : il s'agit d'un octoprocesseur Hytachy expérimental affrété par la GigaDot Corp. La GigaDot n'est pas une véritable entreprise : c'est une façade de l'E-Empire lui-même. Â»

« Tu veux dire quoi, là, Chico ? Â»

« Je veux dire que vous autres les vieux ne prenez pas le problème sous le bon angle. Vous voudriez que j'analyse des mégaoctets de binaires à la C## alors qu'il m'était plus simple de regarder dans les archives commerciales de RL. Or, dans le secteur anciennement universitaire où tes bleus se sont faits cartonner, il n'y a qu'une machine susceptible de porter les binaires de la classe de ceux que vous avez déjà repéré, c'est à dire les toutes dernières versions de bloatware mégalos de l'E-Empire. Cet engin dont je te parle, est un des plus gros châssis pessets en service à des hops à la ronde, du moins c'est ce que m'a affirmé par téléphone un gars qui me doit quelques services. Â»

Chico laissa le silence se prolonger. Schoelcher reprit :

« Bon, alors : tu as des nouvelles de mon gars ? Â»

« Pas exactement : comme je te disais, la GigaDot Corp. n'est qu'une façade : une pseudo-société de E-Business servant à l'E-Empire à faire des démonstrations grandeur réelle de leur savoir-faire à des clients potentiels. Les clients débarquent dans ce qu'ils prennent pour une véritable entreprise de vente en ligne alors que ce n'est qu'une filiale indirecte de l'Empereur dont la seule activité commerciale réelle est la facturation de licences à d'autres filiales de l'E-Empire : un bluff, quoi ! Donc, ton gars s'est fait cartonner directement par un serviteur direct de l'Empereur. Â»

La voix invisible reprit : « Comme je te l'avais dit, Schoelcher : ça concorde. Admets l'évidence : cette fois, c'est du gros, on n'est pas de taille. Â»

« Je ne suis pas d'accord Â», reprit Chico « mais il va falloir que vous révisiez vos méthodes. Â»

« Vas-y, je t'écoute... Â» répondit Schoelcher.

« La GigaDot Corp. recrute des débutants à tours de bras. Il est parfaitement possible d'envoyer un mec là-bas en RL. Il suffit de trouver un candidat plausible et infiltrer votre emmerdeur en RL même. Â»

Jean écoutait silencieusement l'échange entre les trois hommes. Il n'avait pas besoin de se forcer les neurones pour comprendre que c'était de lui qu'on parlait. Schoelcher n'aurait pas le choix, et de toutes façons, le plan de l'ex-flibustier tenait la route. Il soupira. Il savait que ceux qui rejoignaient l'empire ne revenaient presque jamais. Certes, ils y entraient volontairement, mais disaient tous qu'ils en reviendraient un jour, comme lui aujourd'hui.

Il se mit à penser qu'il n'était pas impossible que Chico ait une idée plus vicieuse encore derrière la tête. L'Empire était prêt à tout pour recruter des rebelles, disait-on. La Rébellion n'avait ni l'envie, ni les moyens de se confronter à l'E-Empire. Que risquerait donc L'empire à utiliser les méthodes les plus déloyales pour détourner un Rebelle du CaLUG ? Absolument rien.

Schoelcher rompit le silence :

« Si nous faisons cela, il n'y a aucune urgence à agir. Â»


[13]. Unité de temps valable uniquement durant l'emploi de certains logiciels pour X11, parfois proche de la minute.


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Fiche mise à jour le mardi 18 mars 2003.