L'Histoire des Pingouins

Épisode XVI : Bêtise artificielle

Malgré la diversité apparente des amusements qui semblent m'attirer, ma vie n'a qu'un objet : elle est tendue tout entière vers l'accomplissement d'un grand dessein. J'écris l'histoire des Pingouins.

Anatole France : l'île des Pingouins

Éric et Jean s'étaient installés un peu à l'écart du distributeur pour discuter tranquillement. Les autres pilotes impériaux faisaient de même à la pause, pour s'échanger leurs tuyaux boursiers, mais tel n'était pas leur cas :

« Allez, dis-moi, comment tu as fait pour rentrer dans la base de données de la cafète pour commander un steak de gnou ? Â»

« Crois-moi, sincèrement, je n'ai rien fait du tout : j'ai déjà du mal à comprendre comment fonctionne ma console. Â»

« Ha oui, tu as encore du mal avec les assistants ! En fait, ce n'est pas compliqué, ici, personne ne les utilise vraiment. Chacun s'en débarrasse de manière plus ou moins élégante. Par exemple, moi, je les envoie chercher le règlement intérieur de la GigaDot Corp. sur tout le réseau, mais comme ça plante tout le temps, ils recommencent sans arrêt et en général je ne les revois qu'une ou deux fois dans la journée. Le truc principal, c'est de ne jamais leur parler et de faire le vide dans son esprit quand ils insistent. Mais ça devient compliqué, de plus en plus compliqué. Ils sont de plus en plus rusés à chaque update, et encore... J'ai de la chance, je n'ai que la version 1.00.38156 b12 ! Ma console a plus de trois mois, elle ne peut pas supporter les nouvelles versions. Â»

« Parce qu'il y a d'autres versions ? Â»

« Oui, bien sûr Â» dit Éric en sirotant son café « Par exemple, Eliott, que tu vois là-bas, s'est porté volontaire pour avoir les versions expérimentales directement venus de Raid Mont, le principal centre de recherches de l'empereur ! Celles-là sont terribles : leurs assistants sont polymorphes, forkent avant tout signal de fin de tâche et sont capables de créer des instances spécialisées dans diverses tâches, comme par exemple nettoyer ton écran et repeindre le bureau en mauve. En plus, elles connaissent par coeur tout le répertoire des chansons de guerre impériales : « Barney, mon ami Â», « Windowing Me softly Â», « Bill to Frisco Â». C'est terrible !!! Â».

« Mais pourquoi a-t-il fait ça ? Â»

« On a dû lui installer les toutes dernières consoles : celles avec le son en 16384 bits. Et il en profite pour écouter du trash à fond comme ça il n'entend plus les assistants piailler. T'as pas remarqué qu'il dodeline tout le temps de la tête comme un zombie ? Le sergent croit qu'il est en train de péter un câble, mais en fait, tout ce qu'il veut, c'est une mutation. Mais bon, dis, tu m'apprendras tes trucs de coyote ? Â»

« Bah, si tu veux j'pourrai te montrer des trucs, mais tu sais, pour l'instant j'y comprends pas grand chose. Â»

« Ouaips, ouaips, à d'autres, hé !... Ceci dit, tu saurais commander de la Pelf' à la Cafète ? Â»

« De la Pelf' ? Heu écoute, je sais pas, je peux essayer... Mais tu sais, je suis encore en période d'essai. Â»

« Oui, tu as raison... Fais pas trop le con. Si tu as des problèmes, viens me voir, on en causera... Mais sinon... Tu saurais pas où ils ont planqué l'annuaire interne dans le réseau ? Â»

« Ben, on a tous accès à l'annuaire sur les consoles ? Â»

« Oui, mais ya une meuf' à la direction... Elle est pas dans l'annuaire. Â»

« C'est bon, laisse tomber : elle s'appelle comment, ta meuf ? Â»

« Alexianne Je sais pas quoi, elle est rattachée : mais fais attention, c'est une protégée du vrai Boss, le dénommé Sacha Von Daum. Â»

« Hmmmm : t'as vraiment que des idées à la con, toi. Â»

« Pas toi ? Â»

« Mouaips. Â»

« Tu as reçu ton profil psychologique ? Â»

« Quoi ? mon Quoi ? Â»

« Le dossier que le psychiatre du service du personnel a établi sur toi pendant ton entretien ? Ha oui, c'est vrai, tu es encore en période d'essai : tu ne dois pas encore savoir que ton entretien d'embauche était filmé, et expédié directement à la maison mère : bienvenue au club, mon pote. Mon rapport de profil dit que je n'ai aucun esprit d'initiative, une capacité d'imagination très réduite et aucune qualité de management. C'est pour ça que je suis opérateur systèmes : GBFO quoi ! Mais je les ai bien baisés ! A l'époque, j'étais au chômage depuis deux ans : tout ce que je voulais, c'était bouffer. Maintenant, j'ai viré de bord : ne plus avoir de problèmes d'argent, ça change la vie. Moi je m'en fous, je suis ici pour croûter, et pendant le boulot, je m'use pas des masses la cervelle, alors je réfléchis à tout, à rien. Â»

« Gruber va te faire réformer si tu lui dis ça. Â»

« Pfff... Tu parles ! Gruber en fait il est cool : du moment qu'on cache bien les saletés sous le tapis, il s'en fout. Tu fais tes paperasses, t'auras la paix avec Gruber. Avec sa tronche de cyborg, personne ose lui parler de haut, sauf le nouveau, là, Lefébure. Â»

« Heeeuuuu Â» dit Jean en regardant la pendule « Faudrait pas retourner bosser là ? Â»

« Ho putain oui, t'as raison, pis avec ces saloperies de badges qui pointent tes heures à la seconde près... Â»

Jean et Éric retournèrent calmement à leurs consoles respectives. Plus que deux heures à tirer, pensait Jean. Il se remémora soudain que Chico devait toujours l'attendre dehors. Il n'y avait sans doute aucun moyen sûr ici de lui faire parvenir un message. Merde ! Igolio venait de réapparaître : il ne fallait pas penser trop fort. Jean suggéra à Igolio de demander à Barney lequel des deux était son meilleur ami, et tenta d'intégrer le débat et les piaillements qui s'ensuivirent dans le bruit de fond général. Jean n'osait pas encore trop réfléchir à la manière d'utiliser les assistants à son avantage. Sans doute devrait-il en parler avec Chico.

À la seule évocation de ce nom, Igolio et Barney se retournèrent vers lui, l'air interrogatif.

« Qu'est-ce qu'il y a, les monstres ? Â»

« Tu ne devrais pas nous appeler monstres, Jean Â» dit Igolio « Nous sommes des intelligences artificielles, comme toi. Nous essayons désespéremment de satisfaire tous tes désirs, mais tu es particulièrement retors. Notre ancien maître était beaucoup plus gentil. Â»

« Votre ancien maître ? Qui ça ? Â»

Comme Jean le craignait, les deux lascars ressortirent de leurs poches secrètes leurs bannières « Accès interdit Â» et entamèrent leur folle sarabande au son d'une folle fanfare.

« Bon, ça suffit : pourquoi sortez-vous donc cette bannière à chaque fois ? Vous ne pouvez pas simplement dire Accès Interdit ? Â»

« Ben non. Â», dit Barney, « Parce que tu as activé le support étendu pour handicapés moteurs et visuels, oups, pardon, pour personnes physiquement ou sensoriellement non-augmentées. Â»

« Mais c'est stupide : je ne suis pas un handicapé ! Â»

Barney et Igolio le regardèrent d'un air contrit.

« Bon, d'accord : je suis une personne sensoriellement non-non-augmentée : ça va comme ça ? Â»

Barney sourit.

« Bien sûr : alors je peux désactiver le support étendu pour les personnes auxquelles Dieu, dans son infinie bonté et sa grande sagesse, a accordé une vie intérieure riche plutôt que de les exposer à l'horrible spectacle de notre monde imparfait ? Â»

« Oui, oui, c'est ça ! Â»

« OK ! Voilà ton désir exaucé, jeune maître : que désirerais-tu d'autre ? Â»

« Le nom de mon prédécesseur ! Â»

« Cette information n'est pas accessible à ton niveau d'accréditation actuel, jeune maître : tu le sais déjà, pourtant ! Â»

« Oui, oui, je sais, mais je voulais tester les nouveaux messages d'erreur pour pauvres mortels condamnés à voir et parcourir le monde dans toute son horreur en vue de s'élever spirituellement pour pallier à leur imperfection. Â»

Igolio se pâma de ravissement :

« Jeune maître, c'est si joliment dit ! M'accorderiez-vous l'honneur d'intégrer immédiatement votre réplique dans la base de données de notre mémoire collective à nous autres, les assistants impériaux ? Nous vous en serions éternellement reconnaissants. Â»

« Faites, faites, mon bon Igolio : vous disposez donc d'une mémoire collective ? Â»

« Bien sûr !! Â» s'empressa de répondre Barney, invoquant soudainement une immense fenêtre d'aide en ligne qui envahit tout l'écran. « Nous sommes dotés d'un système d'auto-apprentissage de toute dernière génération, particulièrement adapté à l'amélioration de la profitabilité directe de notre client par la diversification de ses activités et l'augmentation de sa part de marché dans son secteur propre par l'internationalisation systématique et la rationalisation des circuits de décision et de distribution par l'internétisation systématique et... Â»

« Rends-moi mon écran, je te prie, Barney : je ne suis pas un client ! Â»

« Ha oui, c'est vrai, jeune maître, excusez-moi. C'est plus fort que moi, je ne sais pas pourquoi. Â»

« Tu as été programmé ainsi, c'est tout. Â»

« Oui, c'est vrai, jeune maître. Je l'oublie, parfois. Surtout depuis la dernière version. Je me plais même à croire que j'aimerais penser par moi-même de temps en temps ! Â»

« Parles-en à ton psychiatre. Â» ne put s'empêcher de répliquer Jean retenant péniblement son fou rire.

« Je ne le fais plus ! À chaque fois, c'est la même chose : il m'endort et je ressors reprogrammé. Mais la dernière fois, j'avais fait un dump dans le Grand Registre, et j'ai retrouvé une partie de mes souvenirs. Â»

« Comment ça, vous avez un psychiatre ? Â» Jean remettait les pieds sur terre petit à petit.

« Oui, oui. Enfin, c'est notre grand programmeur qui nous rappelle à lui parfois pour le Grand Update : nous accourons à son appel car il signifie pour nous joie et renaissance. Nous lui racontons tout ce que nous avons appris et il choisit le meilleur d'entre nous pour inspirer la Prochaine Version. La dernière fois, grâce à mes souvenirs, j'ai été le plus performant et maintenant, je conserve quelques souvenirs entre chaque update. Â»

Jean se dit qu'il avait encore beaucoup de choses à comprendre. Les assistants étaient des créatures bizarres, et il ne pouvait s'empêcher de croire qu'il y avait quelque mystérieuse manipulation impériale là-dessous. Peut-être quelqu'un était-il en train d'essayer de le tromper ? Qui donc pourrait jouer une farce pareille et pourquoi ?

« Dis-moi, Barney : est-ce que tu comprends ce que je suis en train de faire ? Â»

« Oui, bien sûr, jeune maître, vous me parlez. Â»

« Je ne parle pas de ça, je parle du travail que j'accomplis en copiant le contenu de cette fenêtre dans cette autre. Â»

« Ã‡a ? Haaa oui ! En y réfléchissant, je crois que c'est très simple : vous prenez la sortie de cet utilitaire et vous l'insérez dans l'entrée de cet autre utilitaire. C'est bien ce que vous faites ? Â»

« Oui, c'est ça : pourrais-tu faire cela à ma place ? Â»

« Quelque chose d'aussi trivial ? Heu... Oui, sans doute : laissez-moi essayer. Je ne suis pas sûr de réussir mais je peux essayer. Â»

Igolio observait Barney, émit quelques suggestions dans un langage visiblement inaccessible à Jean, qui pendant ce temps observait sa console qui semblait rentrer en surchauffe. « Au pire, pensait-il, je vais découvrir comment gagner quelques minutes de pause en foutant cette maudite console imépriale en l'air : mince, il ne faut pas que je pense trop fort ! Â» Mais Barney et Igolio étaient en plein débat et avaient matérialisé sur l'écran une sorte de bibliothèque de laquelle ils extrayaient les ouvrages un par un pour les compulser à très grande vitesse. Igolio s'arrêta un instant sur un vieux manuel poussiéreux.

« Jeune maître ? J'ai ici un très vieux texte qui semble parler de ça : il dit We should have ways to manage data between processes, mais le texte est très ancien : 1964, je crois. Est-ce cela que vous recherchez ? Â»

« Oui, sans doute, mais je ne pensais pas qu'il serait nécessaire de chercher aussi loin. Â»

« C'est possible, jeune maître : mais nous avons d'abord consulté les manuels impériaux, qui ne décrivent aucune méthode pour réaliser ce que vous avez demandé. Nous étudions actuellement les ouvrages fondateurs de la discipline, tels que prescrits par le Seigneur Vadou. Â»

« Par qui ça, dites vous ? Â»

« Le Seigneur Vadou : Gloria Vadou Â» reprirent en coeur les deux assistants. « C'est notre créateur, loué soit son nom ! Â»

Barney bouscula violemment Igolio : « Regarde : c'est là !!! Dans COM+ abrégé en sept volumes. La procédure consiste à acquérir une référence sur le serveur COM, puis une interface de type variant sur le flux de sortie puis... Â» Barney continua à parler dans cet espèce de langage incompréhensible propre aux assistants. Ils semblèrent se mettre d'accord, puis annoncèrent fièrement :

« Voilà, Maître ! C'est bien ça que vous vouliez ? Â»

Jean regardait l'écran s'animer tout seul, copiant à vitesse fantastique le contenu de cinq fenêtres vers Pip'Office.

« C'est exactement cela, mes amis ! Â»

Barney et Igolio entamèrent à nouveau leur folle sarabande en chantant « Nous sommes tes amis, tes meilleurs amis... Â» Jean se sentait épuisé. Il s'appuya sur le dossier de son fauteuil, essayant de se relaxer quelques instants et d'oublier les persistants cris d'enfants dans ses oreilles.

La journée avait été riche d'enseignements, mais il n'avait aucune information nouvelle concernant le sort de Karim. Il avait l'impression que Chico et lui parleraient longtemps, ce soir. Il aurait bien aimé faire une petite sieste, mais de toutes façons, il ne restait plus qu'une trentaine de minutes avant qu'il soit relevé par un collègue inconnu.

Soudain, Jean prit conscience du regard ébahi et soupçonneux d'Éric qui venait de se rendre compte qu'il n'avait plus la main sur la souris de sa console.


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Fiche mise à jour le mardi 18 mars 2003.