L'Histoire des Pingouins

Épisode XXIV : Les vieux singes

Malgré la diversité apparente des amusements qui semblent m'attirer, ma vie n'a qu'un objet : elle est tendue tout entière vers l'accomplissement d'un grand dessein. J'écris l'histoire des Pingouins.

Anatole France : l'île des Pingouins

Dans la main de Jean, le boîtier noir était tiède et sembler pulser irrégulièrement.

« De quoi s'agit-il ? Â»

« Une source pseudo-aléatoire assez fiable, bricolée avec deux résistances, un accumulateur, une zener et deux transistors. Â» dit Orcam « Le tout noyé dans la résine polymère. Son comportement dépend d'un très grand nombre de paramètres difficilement prévisibles, incluant la topologie des différents éléments internes : elle génère deux sources de bruit, l'un thermique et l'autre électrique. Un convertisseur analogique/digital permet de récupérer de manière simple le bruit électrique. Le bruit thermique est plus fiable, mais plus difficile à capter. Tu vas commencer par te générer une bi-clé digne de ce nom, que je certifierai plus tard. La source fonctionnera environ 6 heures avant que la pile ne soit épuisée. Â»

« Et je fais ça comment ? Â»

« Tu brancheras ce boîtier sur le port série d'un châssis sûr de ton choix et tu généreras un jeu de clés avec les programmes adéquats, en prenant ce générateur en source d'aléatoire : tu sais certainement faire cela à ton niveau de formation. Je te conseille vivement, a postériori, de relire le code qui générera ta bi-clé à partir de la source. Il est assez simple, écrit pour inspirer confiance aux pires paranoïaques des nôtres dans la mesure du raisonnable. Â» Orcam fouilla dans sa poche « Tu auras aussi besoin de cela. Â» dit-il en tendant à Jean une sorte de tout petit CDR vierge de 5 cms de diamètre dans une pochette sombre.

Jean sourit en prenant l'objet « Et ce machin-là, c'est quoi ? Â»

« Un CDR miniature et son boîtier. Tu peux t'en servir pour mémoriser diverses données, comme par exemple ta clé privée. Bien entendu, tu ne dois l'égarer à aucun prix et ne jamais le dupliquer sans me prévenir. Mais c'est sans doute mieux que laisser traîner des fichiers un peu partout. Nous préférerions utiliser des cartes à microprocesseurs avec des lecteurs sur dongles, mais cela revient encore un peu trop cher. De plus, jouer en amateur avec ce genre de jouets de nos jours est assez mal vu. Pourtant, il serait aisé de bricoler un petit lecteur sur port parallèle. Il n'y a guère que quatre broches à câbler et une adaptation d'impédance à réaliser. Â»

Jean sentait qu'Orcam dérivait du sujet et le manifesta de manière à peine voilée :

« Ã‡a a un rapport avec le G.N.O.M.E ? Â» Orcam rit :

« Ha non, excuse-moi, je divague, aucun rapport, enfin, aucun rapport direct, quoi qu'à terme... Bon, allons au fait : j'ai besoin de tes services parce que tu es la seule personne fiable que nous connaissions à avoir su travailler avec Barney et Igolio. Â»

Jean sursauta.

« Capitaine, avec tout le respect que je vous dois, je ne retournerai pas à la GigaDot Corp !... Â»

« Il ne s'agit pas de cela. Â» Orcam fit une pause, puis reprit d'une voix douce « Un groupe de scientifiques de la Rébellion a recréé Barney et Igolio en laboratoire et nous avons quelques problèmes avec eux. Â»

Le visage de Jean exprimait sa stupéfaction.

« Ha ! Ha ! Mais comment avez-vous fait ça ? Â» reprit Jean « Hé bien effacez-les ! Personne n'a besoin de ces trucs-là. En tous cas, moi je n'en ai pas besoin et je ne vois pas qui peut supporter de se voir dicter ce qui est juste ou pas par un algorithme, aussi sophistiqué soit-il, à part un protomongoloïde ! Vous êtes complètement cinglés ! Mais d'abord comment avez-vous fait cela ? Pourquoi ? Â»

Orcam leva la main, coupant la parole à Jean.

« Je suis tout à fait d'accord avec toi. Â»

Jean restait silencieux, l'air dubitatif.

« Soit. Alors quoi, comment et pourquoi ? Â»

« Tout ceci viendra en temps et heure, si tu as la patience de lire les rapports concernant le projet Pandora. Mais si je suis là, c'est surtout parce que nous avons un véritable problème à résoudre. Nous avons besoin de toi pour maîtriser Barney et Igolio... Ou plutôt... Ce que sont devenus les clones que nous avons fabriqué. Â»

« Mais POURQUOI DIABLE LES AVEZ-VOUS FABRIQUÉ ? Ce sont des créatures programmées par les programmeurs les plus cinglés de l'Empire, au mépris de toute logique, de tout altruisme. Je suis à peu près sûr que l'E-Empire a trouvé les chercheurs les plus cinglés des pires universités pour créer de tels logiciels ! Elles servent aveuglément et sans même le savoir la cause de leurs maîtres, mais êtes-vous fous à lier ? Oui, moi j'ai pu survivre, parce que je n'avais pas le choix, que je ne comprenais pas bien ce que je faisais, que j'ai dû improviser et que j'ai fait au mieux, avec les conseils de... De qui vous savez. Mais bon sang, que VOUS en soyez venu à les reconstruire... Ha oui, je vois le rapport avec le projet G.N.O.M.E, vous voulez copier l'empire en tous points, mais vous savez que faire cela ne peut avoir pour but que de remplacer la domination de l'empire par la vôtre ! Bon sang, je n'ai jamais signé pour ça et vos conneries je m'en contrefous ! Â»

« Stop ! S'il te plaît, stop ! Â» Orcam avait le visage cramoisi, les veines saillantes de colère. Jean, étonné, s'interrompit, expira un bon coup, puis fixa du regard les yeux du capitaine. « Hé bien ? Â»

Orcam se leva lentement, regarda par la fenêtre, tournant le dos à Jean.

« Tu dois t'imaginer que la Rébellion est une espèce de verte prairie dans laquelle des grands anciens en toge blanche discutent en paix. Si tel est le cas, oublie cela. La Rébellion n'est qu'un agglomérat hétéroclite de gens venus de tous horizons, aux motivations diverses, et pourtant unis. Nous avons nos conflits internes, comme tout le monde. Oserais-je même dire, nous avons bien plus de conflits internes que d'autres... Hmmm... Agglomérats, car nous ne refusons personne en notre sein et que nous n'avons pas de police ou de justice pour nous dicter ce qui est bien ou mal. Tu comprends cela ? Â»

Orcam se retourna, fixant Jean.

« Ã€ vrai dire, je suis d'accord avec à peu près tout ce que tu as dit, mais tout le monde au sein de la Rébellion n'est pas du même avis que nous. Ce qui est sûr, c'est que les autres ont fait en sorte que nous fassions une gigantesque connerie et qu'il faut bien que quelqu'un répare. Pour cela, ton aide nous serait sans doute très précieuse, car personne n'a ton expérience du problème. Â»

Un ange passa. Jean grimaça :

« Foutaises ! Si je comprends bien, vous êtes dans une sorte de faction de la Rébellion et vous voulez que je vous rejoigne, c'est ça ? Â»

« Oui, tout à fait. Parce que la Rébellion est ainsi faite qu'elle est diverse et qu'y appartenir, c'est toujours choisir un camp, puisqu'elle ne peut exclure personne. Mais surtout, nous avons besoin de ton expérience sur un sujet bien précis : les assistants impériaux. Â»

Jean soupira. « Et si j'en ai rien à foutre de vos conneries ? Â»

« Alors, c'est que tu renonces à tout droit de te plaindre des directions futures que prendra la Rébellion ou l'Ether, parce que tu auras renoncé à ton droit de faire valoir ton avis et renoncé à ton devoir d'agir quand tu le pouvais. Dans un tel cas, rien ne te différencie réellement des neuneux desquels tu voudrais tant qu'on te distingue et tu seras le jouet de l'E-Empire. Au mieux, tu seras le dernier absorbé et rien de plus. Sache au passage que certains de nos compagnons seront en grand danger si tu ne fais rien. Â»

Jean ne disait rien. Orcam continua

« Schoelcher n'a jamais su aborder ce problème de fond avec pédagogie : c'est un excellent pilote, qui ne raisonne qu'avec ses tripes. Ses tripes se trompent rarement, mais même lui ne saurait expliquer pourquoi ou comment elles fonctionnent. Ses élèves sont en général très doués, l'aiment pour son approche empathique des choses, sa vivacité, sa pertinence et la précision de ses gestes, mais ne comprennent pas que l'esprit que nous défendons n'est pas un bienfait naturel ou un droit : il est le résultat du travail autour d'un débat de fond qui dure depuis des siècles, voire des millénaires et ne s'est forgé qu'au prix de souffrances passées, présentes et à venir. La seule nouveauté de notre époque est que l'Ether est devenu le principal champs de bataille des idées, sans doute du fait même de la volonté des Grands Anciens qui le fondèrent. Des générations entières se sont battus pour que cela existe et même maintenant, rien n'est acquis pour toujours. Que tu le veuilles ou non, c'est ainsi. Un jour viendra ou le débat se déplacera ailleurs, mais pour l'instant, le débat est ici et aujourd'hui et rien de ce que tu ne puisses faire, même ne pas faire, n'est innocent, car tu as voulu savoir ce qu'il en était ! Â»

« L'existence même de l'E-Empire est une preuve du fait que beaucoup de gens, aux motivations très diverses, pensent qu'il existe un enjeu. Si tu veux sincèrement rester hors du débat, déconnecte-toi de l'Ether à tout jamais, oublie tout si tu le peux et va élever des chèvres ! Mais je sais que tu ne le feras pas : tu sais que la seule alternative à l'autodiscipline est la règle, faite par ceux qui se croient aptes à les définir et que où que tu puisses aller, ils te rattraperont et tu ne pourras que suivre leurs règles. Â»

Jean restait silencieux.

« De plus, nous avons un réel problème que peut-être même toi ne peux résoudre. Tu te souviens de ton ami Karim ? Karim est sans doute mort à nos yeux, au delà de toute récupération, comme nous disons entre nous, sache-le. L'E-Empire l'a absorbé, peut-être à jamais et toi seul n'y peut plus rien. Est-ce juste ou injuste ? Oublies-tu comment cela a commencé ? Tu as fait ce que tu pouvais et ça n'a pas été assez. Tu n'as rien à te reprocher pour cela. Â»

« Mais nous avons d'autres techniciens en danger et même si tu n'y es pour rien, toi seul à ma connaissance peut peut-être les sauver, car tu es le seul que je connaisse à avoir su dompter les créatures qui sont à la source de tout cela. Personnellement, je me suis opposé de toutes mes forces à la mise en route du Projet Pandora, mais le consensus est allé contre mon avis. J'ai dû céder. Et maintenant, c'est à moi que mes ennemis d'hier ont confié le soin de réparer les dommages qui s'en sont suivis. Tu comprends la leçon ? Â»

Jean acquiesça, sans être bien certain d'avoir perçu le message. Orcam reprit :

« Je ne te demande qu'une chose : suis-moi et aide-nous, amis ou ennemis. Le véritable problème n'est pas là. Le problème est un constat objectif simple : tu es notre meilleure chance de sauver quelques-uns des nôtres. Â»

Jean hésita un instant, levant les yeux au ciel.

« J'ai besoin de réfléchir. Â»

« Rien de plus naturel. Je vais te laisser. Tu dois préparer ton châssis pour le départ. La seule véritable question qui te reste est de savoir quelle route tu prendras car de toutes façons, ta place n'est plus au CaLUG. Mais permets-moi de te dire une chose : les plus grands plaisirs de ma vie sont et furent de voir la jeune génération reprendre les rênes que j'essayais toujours de tenir de mon mieux, sans prétendre avoir raison ou tort, mais simplement en prétendant avoir fait de mon mieux pour ce qui me semblait juste. Et cela ne peut se faire que d'une manière : en prenant à ton compte le travail que nous avons toujours voulu réaliser et à y apporter à ton tour l'énergie et le vécu que nous avons essayé d'y mettre nous-mêmes. Il t'appartient de prouver que nous avons tort de faire ce que nous faisons et crois-moi, nous ne demanderions pas mieux que de partir nous reposer, si d'autres tels que toi prennent notre relève. Â»

Orcam se leva. Semblant avoir oublié quelque chose, puis énonça « Au fait, ton ami Chico voulait que je te fasse savoir qu'il t'attend là où je souhaite t'amener. Si tu es d'accord pour me suivre, nous avons encore des rapports à visionner pour que tu comprennes les détails du problème et pourquoi nous comptons sur toi. Â»

Jean grimaça. Il le sentait, il n'y avait rien d'autre à faire que suivre ce cintré. Ces vieux singes ont du métier, ils savent faire vibrer les cordes qu'il faut. Il se souvint avec amertume d'une vieille leçon du Lieutenant qui l'avait souvent intrigué :

« Un Rebelle est quelqu'un qui ne peut échapper à la conclusion logique d'un raisonnement irréprochable, aussi repoussante que cette conclusion puisse être. Â»

« Enseigner la Rébellion, c'est avant tout admettre que tout humain devra toujours marcher seul sur le long chemin du raisonnement pour pouvoir en admettre la validité et en définir la conclusion en ses propres termes. Il ne faut jamais prétendre que suivre ce chemin soit impossible pour qui que ce soit, car nul ne sait vraiment quels critères rendent cela possible ou non. Selon notre expérience, il n'est nul besoin de connaître les mots qui pourraient décrire cette conclusion pour la sentir venir du fond de son coeur jusqu'à devenir claire et limpide comme l'évidence. Jamais nous ne prétendrons enseigner ce qui est juste ou faux, nous n'enseignerons qu'une méthode pour permettre à chacun de déterminer ce qui est juste ou faux. Nous prétendons toujours, qu'à notre connaissance, l'intelligence éveillée de plusieurs individus converge naturellement vers un idéal flou, synthèse de la pensée de son époque, qu'il est sans doute impossible de définir en mots, bien qu'il permette à chacun de reconnaître les siens plus sûrement que tout autre moyen, par la fraternité naturelle qu'on voue à celui qui oeuvre dans le même sens que soi. Cet idéal existe, a toujours existé, existera tant que l'homme sera homme. Même mort, il peut renaître du néant. Nous ne pouvons guère vous apprendre qu'à la trouver et ce faisant, la faire vôtre. Il n'y a nulle Cabale, nulle Rébellion autre que cet idéal connu de nombreux humains qui ne se sont pourtant jamais rencontrés et ne parlent même pas la même langue ! La Rébellion ne s'exprime pas en mots, dans quelque langue que ce soit. C'est une adhésion dont la force se mesure aux actes que chacun fait pour elle. Â»

Jean se redressa à son tour. Il avait l'impression d'avoir vieilli d'un siècle. Tout allait vite, trop vite. Dans sa tête défilèrent en un instant les souvenirs d'une enfance rieuse et innocente, comme celle qu'on souhaiterait à tous les enfants du monde, de tous les rêves qu'il avait eu pour lui-même et les autres, des succès et des espoirs déçus. L'évidence, cette putain d'évidence, avait grandi en lui, lui dévorant l'âme jusqu'au trognon, plongeant ses tentacules au plus profond de tout ce qu'il avait jamais crû être. Il lui faudrait apprendre à préserver cela, à vivre avec l'évidence à côté de soi pour toujours. Sous l'emprise de la souffrance, il grimaçait. Mais cela n'avait que peu d'importance.

« Où ils sont, ces putains de rapports sur Pandora ? Â»

Orcam balança sa tête en arrière et rit à gorge déployée. Nul mot ne pourraient jamais décrire ce qu'Orcam exprimait, mais Jean pensait entendre, comprendre une très longue histoire exprimée d'un simple cri du fond de l'âme. Contrairement à ce qu'il aurait sans doute vu dix minutes plus tôt, Jean ne vit à cet instant nulle démence dans les yeux rougis du vieux capitaine. Il prit note de tout cela, laissant le rire s'éteindre de lui-même, puis reprit :

« Capitaine ? Â»

« Oui, jeune homme ? Â»

« Il y a un jeune pilote ici, dénommé Éric. Il conviendrait de veiller à ce que sa formation fasse l'objet d'une attention toute particulière. Il pourrait s'avérer utile pour la suite du projet Pandora. Â»

« Vraiment ? Pensez-vous qu'il soit utilisable ? Â»

« Oui et non. Ça vaut le coup d'essayer, en tout cas. Â»

« Bien. Je m'en occupe. Â»

« Vous ferez cela mieux que moi, je vous en remercie. Je vais prendre congé, préparer mon châssis. Â»

« Ã€ bientôt, jeune homme. Â»


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Fiche mise à jour le mardi 18 mars 2003.