L'Histoire des Pingouins

Épisode XXXIV : Décollage immédiat III

Malgré la diversité apparente des amusements qui semblent m'attirer, ma vie n'a qu'un objet : elle est tendue tout entière vers l'accomplissement d'un grand dessein. J'écris l'histoire des Pingouins.

Anatole France : l'île des Pingouins

« Et tu veux qu'on continue à travers l'Ether comme ça ? Sur du logiciel impérial ? Â»

Schoelcher fulminait. Son regard s'attardait, pensif, sur le luxueux (donc inutile) équipement de pilotage du châssis. Le résumé sommaire des événements que lui avaient fait Luc et Éric lui déplaisait fortement. Autour d'eux, les Crânes d'Oeuf tentaient tant bien que mal de suivre les ordres d'innombrables instances de Barney et Igolio vociférant leurs instructions sur les nombreux écrans du poste de pilotage.

Éric était malgré tout assez satisfait de lui.

« Sauf votre respect, Chef, nous avons déjà franchi la porte d'Ether : il est un peu tard pour y changer quelque chose. Nous avons échappé à nos poursuivants, c'est l'essentiel, n'est-ce pas ? Bien sûr, dès que nous aurons rallié une base sûre, nous pourrons... Â»

Barney se manifesta d'un couinement sonore :

« Commandant, nous recevons une batch-transmission en provenance du châssis non identifié sur notre arrière. Â»

« Activez la synthèse vocale, je vous prie. Â» répondit Éric, tout à son rôle.

« Bien Commandant : début de transmission. Â»

Sur la console auxiliaire, l'emblème signé de la flotte impériale s'afficha, authentifiant le certificat primaire de l'E-Empire.

« Ici le vice-amiral Von Daum des forces impériales. Vous vous êtes emparé par traîtrise d'un vaisseau de notre flotte. Je vous ordonne de vous retourner immédiatement vers votre point de décollage faute de quoi nous engagerons les procédures d'assaut. Vous avez deux minutes. Â»

Schoelcher grimaça et secoua la tête. Éric sourit « Il bluffe : il ne dispose d'aucun moyen de reprendre le contrôle du châssis. Par contre, je ne vois pas comment nous allons pouvoir nous débarrasser d'eux. Â»

« Je n'en serai pas si sûr à ta place. Procède aux vérifications minimales. Â» répliqua doucement Schoelcher

Éric regarda Schoelcher d'un air interrogateur.

« De quelles vérifications voulez-vous parler ? Â»

« Ports ouverts, démons actifs, super-serveurs, bibliothèques liées à IP, enfin tout ça, quoi. Â»

Éric baissa les yeux. « Je ne sais pas faire cela, Chef. Â»

« Ha ben, on est pas bien barré, tiens. Bouge-toi de là et file moi la console. Comment ça marche, ce bousin ? Â»

Éric s'écarta. Barney regarda Schoelcher s'installer d'un air dubitatif.

« Je note la délégation provisoire de commandement, mais... Je ne vous aurais pas déjà vu quelque part, officier ? Â»

Schoelcher ne répondit pas, repoussa la souris d'un geste distrait de la main droite et invoqua une console. Barney réagit immédiatement :

« Igolio, Igolio, viens voir, c'est le vieux con moche en Fortran ! Â»

« Qui ça ? Â» répondit une voix lointaine. Schoelcher pianotait, pestant moultes imprécations contre l'ersatz de shell qu'il manipulait péniblement.

« Nom de Dieu ! Â» hurla Schoelcher « J'ai quatre, non, cinq connexions entre nous et le châssis impérial à l'arrière. Comment on coupe ça ? Â»

« Heu, ben, ça dépend. Â» répondit Éric.

« Barney, Â» dit Schoelcher « peux-tu couper ces connexions ouvertes vers le châssis sur notre arrière ? Â»

« Bien reçu, mais je dois vous prévenir que le service de téléguidage ne répond plus. Dois-je forcer ? Â»

« Oui, force... Le quoi, tu dis ? Â»

Igolio apparut soudainement, arborant toujours son bleu de travail avec quelques traces de cambouis. « Hé, Barney, tu as raison, c'est... Hmmm... Comment vous appelez-vous, déjà, officier ? Â»

« Le service de téléguidage. Â» répondit Barney « Il s'agit du logiciel qui permet la prise de contrôle à distance pour la maintenance système de niveau 2. Â»

Schoelcher regarda Éric d'un air noir. « Connexions rompues, commandant. Â» annonça Barney « Je dois vous signaler que quelques bibliothèques ont été mises à jour. Mais la mise à niveau complète n'aura lieu qu'au prochain redémarrage. Devons-nous redémarrer maintenant ? Â»

« Je crois qu'on s'est fait baiser. Â» murmura Schoelcher. « Ã‰ric, tu reprends le commandement. Tu énumères les fichiers modifiés en relisant le journal d'événements et tu me détermines leur rôle. Si tu peux retrouver des fichiers originaux, tu écrases les versions modifiées sans remord. Barney : tu m'ouvres une console salle des machines. Â»

« Hey, Â» dit Igolio qui venait d'apparaître « Mais c'est le même type que celui qui nous a bousillé les dévermineurs ! C'est bien vous, Schoelcher ? Mais qu'est-ce que je vous fichez ici ? Â»

Schoelcher réfléchit rapidement. Jean avait su manipuler les assistants. Il se remémora en un instant le rapport qu'il avait rédigé sur l'assaut de la GigaDot. En théorie, les assistants étaient régulièrement reformatés par l'Empire et leurs mémoires effacées. Mais ceux-ci semblaient se souvenir de sa visite sur le réseau impérial. Von Daum. Ce nom était le même qu'un de ceux qu'il avait lu dans les fichiers du personnel de la GigaDot. Ce châssis faisait autrefois partie du réseau dans lequel il s'était infiltré. Rien d'anormal : même l'E-Empire ne pouvait posséder de très nombreux exemplaires de vaisseaux Hytachy octoprocesseur. Le débarquement des impériaux au CaLUG n'était pas un hasard. Mais la dernière fois, c'était Jean qui avait convaincu les assistants de travailler pour lui...

« Hé oui, les lascars, je suis de retour : et ça va swinguer dans vos bacs. Â»

« Igolio, Â» dit Barney d'une voix étrange « je crois que tu as raison : c'est bien lui, le même homme... Ça me revient... C'était juste avant... Â»

Les assistants avaient détourné l'attention des impériaux quelques précieuses minutes, avant d'être détruits... Par quoi au fait ? tentait de se remémorer Schoelcher : un homme et une consultante impériale avait dit Jean lors de son insertion avec Éric dans Nodal Zero.

« Juste avant que le Seigneur Von Daum ne nous détruise. Â»

Schoelcher pensait aux derniers instants du combat dans le réseau impérial, juste après que Dara et Kaminsky aient dû décrocher. Sans doute son adversaire avait été ce Von Daum. Les assistants n'avaient visiblement pas été recyclés depuis. Il n'avait rien à perdre à bluffer.

« Oui, Barney, et cette fois encore Von Daum revient pour vous détruire. Â»

Barney restait pensif. Soudain, le châssis trembla, et une console apparut : Igolio hurla « Barney, Barney, nous sommes accrochés sur l'arrière !!! Â»

« Il vous l'avait dit ! Â» enchaîna Éric « Le vice-amiral Von Daum veut notre destruction ! Â»

« Nous sommes effectivement accrochés en NetBT sur l'arrière et je ne dispose d'aucune procédure pour déconnecter ce type de connexion en vol Â» énonça Barney d'une voix terne.

« Ouvre une connexion sur l'Ether. Â» ordonna Schoelcher « Il nous faut du code. Luc ? Â»

« Bien reçu. Attention, Commandant : nous recevons une transmission en clair d'un groupe de trois châssis légers au 120. Je vous la branche en audio. Â»

« Châssis inconnu, châssis inconnu, ici le libre-naute Kremps. Vous êtes actuellement attaqués sur votre arrière par un châssis impérial non-identifié. Nous avons intercepté la dernière transmission de votre attaquant et... Â»

Schoelcher s'empara du micro.

« Kremps ! C'est Schoelcher, bon sang tu arrives à pic. J'ai de grosses emmerdes ! L'espèce de malade au 180 veut notre peau, fais ce que tu peux pour me le décoller du train ! Â»

« Commandant, Â» interrompit Barney « nous sommes brouillés par une tornade de paquets RST en provenance du châssis hostile. Â»

« Ta gueule Â» dit Schoelcher, enchaînant rapidement quelques commandes à base de binaires fraîchement téléchargées. « Il ne pourra arrêter un texte encapsulé dans un protocole non-connecté Â» pensait-il « Kremps devrait vite comprendre ce qui se passe. Â» Les commandes netcat s'enchaînaient les unes aux autres. S'il avait eu un peu plus de temps, il aurait aussi pu remplir les champs data de quelques paquets ICMP, mais il n'avait pas sous la main le code requis. Il jeta un regard de côté, et sourit.

Éric n'avait pas perdu son temps. Il avait pris place sur une console de pilotage auxilliaire qu'il n'avait même pas remarqué. Dans son dos, Luc regardait avec attention les manoeuvres rapides de son compagnon qui agitait nerveusement sa souris en tous sens.

« Luc ! Â» gueula Schoelcher « Fais passer le mot à tout le monde de s'accrocher ferme ! Ça risque de vite valser dans l'secteur. Â»

Luc hésita un instant, puis se retourna vers ses compagnons restés en arrière, qui observaient silencieusement la scène « Vous avez entendu le Chef ? Â» cria-t-il d'une voix mal assurée.

« Mais qui est Kremps ? Â» demanda Éric, enfilant le casque à électrodes impérial.

« Un pilote de Central. Je suppose qu'ils ont appris que le CaLUG avait été attaqué et qu'ils rodaient dans le secteur en quête d'infos. Mais, Éric... Qu'est-ce que tu fais ? Â»

Le casque à peine posé sur sa tête, des veines violacées apparurent dans le blanc des yeux d'Éric dont les paupières commençaient à trembler. Son regard devenait plus dur à chaque instant. « Ne vous inquiétez pas, Chef Â» murmura-t-il d'une voix douce « Il nous faut un accès complet aux commandes... Â»

« Merde Â» pensait Schoelcher « Je savais bien que le petit était un peu fragile. Â» Il se souvenait de son comportement lors de l'assaut sur la GigaDot, puis de la prise du châssis. Soudain, son regard fut attiré par une très grande agitation sur sa console.

Sur l'écran, Barney applaudissait et Igolio regardait, stupéfait, dans la direction d'Éric « Toutes mes félicitations, Commandant. Â» dit Barney « Vous venez d'entrer en immersion niveau 2 : vous ne vous imaginez pas à quel point vous nous facilitez la tâche. Â» Soudain, les écrans du poste de pilotage s'illuminèrent, représentant une vue arrière du châssis, comme dans un jeu vidéo.

« Je reçois un message de Kremps Â» dit Éric d'une voix terne. « Il nous informe que nous sommes accrochés par six faisceaux, et que malgré l'envoi de paquets RST, les connexions tiennent bon. Il demande l'autorisation d'engager notre aggresseur. Â»

Schoelcher réfléchit rapidement. Il n'y avait guère qu'une solution. Convaincre Kremps d'usurper l'adresse IP de l'octoprocesseur et, simultanément, couper quelques instants l'interface. Avec un peu de chance, il serait possible de collaborer pour prévoir la séquence des numéros de paquets attendus, mais ça, c'était le boulot de Kremps. Kremps ne risquait probablement rien à recevoir de plein fouet un protocole impérial non-documenté. Il exposa rapidement son plan à Éric.

« Je ne comprends pas très bien Â» répondit Éric le souffle court « Donnez-moi simplement les instructions. Je vais essayer. Â»

Schoelcher pianotait rapidement son plan à Kremps. Une simple « OK : prêt dans quinze secondes Â» lui répondit Kremps.

Éric écoutait et acquiesçait, silencieusement. Barney, remarquablement calme, énonça soudainement d'une voix forte et atone :

ATTENTION, ATTENTION, RUPTURE DE LA CONNEXION D'ETHER DANS 12 SECONDES, 10, 9...

« Tout le monde s'accroche à ce qu'il peut ! Â» hurla Schoelcher.

Une formidable secousse ébranla le châssis. Éric, les yeux livides, reprogramma rapidement l'interface et le châssis sembla un instant glisser, cahoter dans l'Ether. Schoelcher restait silencieux. Les impériaux ne seraient pas dupes très longtemps. Sitôt qu'ils ré-émergeraient dans l'Ether, Von Daum relancerait ses filets et ils seraient pris à nouveau.

« Ã‰ric, Â» énonça-t-il « interdis toute connexion extérieure sur les ports NetBT. Â»

« Fait Â» répondit Barney. « Nous sommes à nouveau en Ether Â» continua-t-il, confirmant l'origine du nouveau choc qui ébranla le châssis.

Il fallait fuir d'ici et vite. Kremps arriverait peut-être à retenir l'impérial quelque temps, mais ils devaient d'urgence rallier une base au sol pour enfin reprogrammer complètement leur châssis. C'était pour eux la seule façon d'échapper définitivement aux protocoles non-documentés des impériaux.

« Barney Â» reprit Schoelcher « Mets le cap sur 219-0-2, plein régime. Â»

Un sourire éclaira le visage aux yeux clos d'Éric, de la bouche duquel s'échappait un mince filet de salive.

Le châssis s'ébranla sous la formidable poussée des huit moteurs brutalement relancés à plein régime.


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Fiche mise à jour le mardi 18 mars 2003.