L'Histoire des Pingouins

- Par Antoine Bellot -
Épisode X
Join the Army

Malgré la diversité apparente des amusements qui semblent m'attirer, ma vie n'a qu'un objet: elle est tendue tout entière vers l'accomplissement d'un grand dessein. J'écris l'histoire des Pingouins.

Anatole France: l'ile des Pingouins

Karim se réveilla soudainement, sanglé sur une couchette plastique sombre au milieu d'une pièce immaculée. À en juger par la forte odeur de Dakin qui régnait, il devait s'agir d'une infirmerie, avec quelques armoires scellées, divers accessoires médicaux et une cabine de douche. Très vite, la sensation d'apesanteur lui confirma qu'il était toujours dans l'Ether. Devant lui se tenaient un homme et une femme en combinaison grise de pilote. L'homme, encore jeune, portait des insignes de commandant de l'E-Empire et une sorte de tube de métal poli d'une quinzaine de centimètres de long orné d'un bouton rouge vif au coté. La femme arborait les insignes de «DBA», un grade inconnu de Karim, et un splendide bloc-notes couvert de cuir rouge orné d'un emblème corporatiste inconnu, ainsi qu'une sorte de télécommande. À l'arrière, un inconnu en blouse blanche sortait de la pièce alors qu'il reprenait conscience.

«Tu te nommes Karim, n'est-ce pas?» demanda l'homme arborant un sourire poli, mais froid.

«Où suis-je?» répondit Karim.

«Tu es ici à bord de mon châssis serveur, jeune rebelle... Ou plutôt», reprit-il «du châssis serveur E-Business de la Gigadot Corp. que je commande: un splendide octoprocesseur doté de 16 téras de...
--Qui êtes-vous?
--Je me nomme Sacha... et voici mon assistante Alexianne. Nous t'avons extrait d'un petit châssis rebelle en feu à quelques hops d'ici. Tu nous excuseras d'avoir dû abandonner ton vaisseau: nous n'avions ni place à bord, ni...» ricana-t-il «équipement anti-incendie. Tu m'as tout l'air d'un de ces jeunes pilotes un peu cinglés que nous punaisons parfois sur le firewall. Nous t'avons trouvé inconscient et à la dérive et t'avons recueilli il y a une heure environ.»

Karim resta silencieux un instant.

«Bien» reprit Sacha «tu daigneras m'excuser, j'ai à faire: ce genre de châssis ne se pilote pas comme un petit De Bean et requiert une attention permanente... c'est ma responsabilité, comprends-tu? Je te laisse aux soins de mon assistante pour régler les détails concernant ta présence à bord.»

«Heu... Monsieur...» reprit Karim.

«Oui?
--Merci de m'avoir sorti de là.
--C'est un devoir et un plaisir de s'assister entre pilotes, n'est-ce pas?» reprit Sacha d'un grand sourire. «Je sais que vous autres rebelles nous méprisez, nous autres. Mais sache que nous respectons plus aisémment les coutumes d'assistance entre gens d'Ether que vous autres rebelles, mon jeune ami. Bien, sur ce...»

Sacha salua, se retourna, et franchit une porte qui venait d'apparaître dans la cloison.

Alexianne attendit que la porte se referme, puis actionna sa télécommande. Les sangles disparurent de la couchette.

«Tu nous excuseras de prendre quelques précautions, j'espère», déclara-t-elle d'un air amusé. «Nous avons eu bien des comportements... Disons... Hostiles de la part de jeunes pilotes rebelles.»

Karim se redressa et s'assit sur le bord de la couchette. Il sentait ses vêtements imprégnés de sueur contraster douloureusement avec l'apparence impeccable de cette belle jeune femme arborant une somptueuse chevelure d'or sur sa tenue impeccable, et la honte prenait petit à petit le pas sur la torpeur.

«Que s'est-il passé au juste? Je veux dire... Comment m'avez-vous récupéré exactement?
--Hmmm: je n'étais pas de permanence au moment où la chose s'est produite, mais on m'a rapporté que notre équipage a intercepté un dialogue confus dans le secteur 219-0-1 semblant témoigner d'une agression contre un petits groupe de châssis rebelles. Une de nos navettes en reconnaissance dans ce secteur s'est détournée et a observé un groupe de rebelles plongeant brutalement hors d'Ether, abandonnant ce que nous avons pensé être ton châssis à la dérive. Nous avons utilisé nos scanners sur la zone et t'avons retrouvé dérivant éjecté hors du châssis. Notre navette t'a ramené à bord en vitesse et notre médecin a estimé que tu ne souffrais d'aucun dommage irréversible, si ce n'est quelques pertes de mémoire. Nous aurions bien voulu récupérer tes enregistrements de bord, mais... Comme tu le sais sans doute, nos ordinateurs de bord sont incapables de décoder les fichiers rebelles. Le Commandant Sacha a estimé que nous faisions déjà bien plus que notre devoir en te secourant et n'a pas voulu s'encombrer de ta cargaison hétéroclite.»

Elle fixa Karim dans les yeux et déclara:

«J'espère que tu es bien conscient du fait que le Commandant Sacha risque sa place en t'embarquant à notre bord. Nos commanditaires voient généralement d'un très mauvais oeil que nous laissions roder des... Hmmm... Non-professionnels à proximité des équipements sensibles. Alors, tâche d'être digne de la confiance que le Commandant t'accorde, est-ce bien clair?»

Karim baissa les yeux.

«Oui, je comprends... Enfin, je crois... Que va-t-il se passer, maintenant pour moi, alors?»

Alexianne sourit.

«Tout d'abord, il y a quelques formalités à remplir. Bien sûr, je ne te demanderai pas d'où tu viens et où sont tes amis, et je pense que tu refuseras de les contacter depuis un vaisseau de l'E-Empire, n'est-ce pas?»

Karim acquiesca.

«Alors laissons tomber tout cela, nous n'avons strictement rien à faire de vos petites escarmouches avec l'E-Empire. Dans ce cas, il te faudra attendre que nous puissions te débarquer en RL, ce qui prendra quelque temps. Et il est évidemment clair que le commandant serait extrêmement vexé de te voir farfouiner dans le vaisseau: nous respectons les jeunes rebelles, il est logique que tu nous respectes, n'est-ce pas?»

Karim restant silencieux, Alexianne continua son monologue.

«En attendant, je te prierais de bien vouloir aller te doucher, et mettre cette combinaison de mécanicien de bord sous ta couchette. Le badge qui est cousu dessus contient une puce électronique qui te permettra d'accéder aux pièces qui te sont autorisées, et signalera en permanence ta position à l'ordinateur de bord. Tu dormiras avec les autres mécaniciens, sous l'autorité de l'ingénieur de bord, le lieutenant Arnaud. Tu verras avec lui si tu désires avoir accès à la radio de bord. Par contre... Le Commandant m'a demandé de veiller personellement sur toi durant ta présence à bord. Je ne dirais pas que cela m'enchante, mais tant que tu ne me causes pas trop d'ennuis, tout ira bien. Je te prierais donc d'être prêt d'ici... Hmmm... Une quinzaine de minutes, si ce n'est pas un délai trop court pour un petit branleur de fac?»

Sans attendre la réponse de Karim, elle se retourna, franchit la porte et disparut.

Karim, encore un peu choqué, se sentait de plus en plus impressionné par l'atmosphère du lieu. Il comprenait petit à petit qu'il était à bord de l'infirmerie d'un gigantesque châssis qui ronronnait calmement, à en juger par les sourdes vibrations des cloisons. Tout autour de lui portait la marque de l'E-Empire. En fait, Karim n'avait jamais rien vu d'aussi gros de sa vie.

Un Octoprocesseur! pensa-t-il. Oui, sans doute était-ce un design pesset, mais celui-ci n'avait pas grand chose de commun avec les châssis de la Rébellion. Le commandant avait dit 16 téraoctets... De disque? De mémoire? Non... C'était impossible... Mais il imaginait les baies RAID Skeuzi UW, le système de backup à bandes optiques, le routeur Sis Co., le SAN, les cartes multiport, tous ces périphériques qu'il n'avait même jamais qu'entrevu dans les magazines de presse informatique professionnelle. Les copains allaient en faire une tête quand il allait rentrer. D'ici là, il y aurait sans doute de quoi apprendre pas mal de choses rien qu'en observant ces gens travailler. Certes, c'étaient des zélotes, mais ils semblaient compétents... Ou en tout cas, efficaces. Ha oui, c'est vrai... La douche. Il fallait être bien avec ces gens-là. Après tout, ils lui avaient sauvé la peau.

À peine avait-il fini de se rhabiller qu'un nouvel homme entra, le lieutenant Arnaud, sans nul doute. Il semblait bien plus souriant et décontracté que les officiers supérieurs.

«Alors, gamin, on s'est fait haxé comme un bleu? Excuses-moi de rigoler, mais tu verras, la première fois, c'est toujours comme ça. À l'usage, on apprend les bons réflexes. Haaaaa... T'as l'air un peu plus propre que tout à l'heure ma foi... Bon... Pour la coiffure, c'est pas tout à fait ça, mais avec un bon béret, ça devrait passer.
--Ouaips», répondit tristement Karim, «Les copains m'avaient bien dit qu'avec mes locks et mon look rasta, au moins, jamais personne ne voudrait de moi chez l'E-Empire.
--Ha ha, qu'est-ce qu'ils sont cons, ces rebelles. J'vais t'dire, en ce moment, ça recrute tellement que du moment qu'tu bosses, personne en a rien à foutre. Bon, c'est vrai que chez l'client, c'est pas tip-top... Mais ici, on est aux machines. Alors du moment que tu t'laves et qu'tu portes des fringues clean, basta!»

Arnaud s'interrompit un instant, regarda Karim, et dit:

«Au fait, autant que tu le saches tout de suite: j'ai été rebelle... En mon temps... Il y a quelques années...
--C'est vrai? Tu pilotais des châssis De Bean?
--Haaaa non... À mon époque, De Bean, ça existait pas... C'était SLS ou 386BSD: la bonne époque, ça, fiston. Un truc pour les hommes, les vrais... Pas ces distribes de lopettes genre Slack 7 avec un nom qui sonne haut aux oreilles des vieux cons comme moi mais qu'est devenu un click'n'play genre Adibou. 386BSD, ça, fils, c'était de l'OS: 11 disquettes échangées sous le manteau dans les clandés parisiens, dans les BBS et les facs... On avait pas le Net à l'époque, sauf dans les gros labos d'fac! Haaaa l'bon temps moi'j'dis, où les pilotes de périphériques, fallait se les coder à la main sur un coin de table!
--Mais vous travaillez pour l'E-Empire?
--Qu'est-ce tu crois, mon gars? Surtout avec du soft de daube comme les bazars E-Business, faut des mecs bons pour faire ronronner l'bébé. Pis... T'as vu l'châssis? Si la DBA veut bien, on f'ra un tour un moment ou un autre, j'te montrerai des trucs chuis sûr, t'as ja-mais-vu-ça!
--Mais... Le logiciel libre, la cause, tout ça?
--Fiston, j't'aime bien, mais visiblement t'as pas tout pigé: d'après toi, faire du logiciel libre, c'est bien... Mais comment tu payes le loyer?»

Karim restait silencieux. Arnaud sourit

«Ici, c'est de la Bankassurance! les boîtes les plus friquées de l'univers: gros salaire, bon matos, pas des masses de boulot, pas de quoi s'tuer la cervelle... Et crois-moi: bricoler des châssis comme ça... C'est plus plaisant que faire serveur au MacDo. Le soir, quand je veux, quand j'ai fini mon service, qu'est-ce qui m'empêche de faire du Libre? Remarque, en fait, j'en ai même plus trop envie...
--Ha bon?
--À quoi ça sert de faire du libre de nos jours? Être emmerdé par les neuneux à tailler des fenêtres et des boutons? Et puis, hé, sérieusement, toi, tu te crois capables de coder des trucs bien: du code noyau par exemple?
--Heuuuu non
--Alors quoi? Tout ce qui était facile à faire est fait: maintenant, le libre, c'est plus pour les amateurs. Prends-en ton parti. Regarde-moi: j'ai réussi UNE fois à proposer un patch... Il y a bien six ans. Maintenant, ben... Je me suis payé un méga châssis perso avec tout le software que j'aime et jme ballade avec le soir, tranquille, discrétos... C'est ça la vraie vie fiston: rentrer dans le rang, bosser pour payer la turne, et s'éclater avec le temps qui reste!»

Arnaud s'interrompit soudainement, réfléchit quelques instants, jaugea Karim et dit:

«Dis donc... Au fait... Les bases de données, ASP, VBA, tout ça, tu connais un peu?
--Ben oui... Un tout petit peu, j'ai vu ça en fac... Mais bon, en fait j'ai horreur de ça, c'est nul.
--Hmmmm: comment peux-tu dire ça sans avoir jamais VRAIMENT essayé? Tu crois que c'est tes profs de fac qui t'apprennent sérieusement le boulot? Allons, allons, tu sais bien qu'en fait, ils crachent tous dans la soupe: c'est l'E-Empire qui les fait vivre et ils nous vomissent dessus avec leur CAML, leur Scheme et Dieu sait quoi encore. Tu as déjà vu un VRAI programme en CAML, toi?
--Ben heuuu... Non.
--Les mecs ils vont te dire si, si, il y a ce machin et ce truc, codé par un thésard en trois ans qui fait 2+2=4. Tu parles: c'est du vrai soft, ça? Crois-moi ASP, ça peut être l'éclate totale.
--Mais pourquoi tu me dis ça?
--Ben... Ya pas longtemps, on a dû reformater un mec qui faisait de l'ASP à bord. Il était vraiment trop nul... Et du coup, la place est libre.
--Tu me proposes de le remplacer? T'es taré, j'y connais rien, et je suis un rebelle.
--Fiston, tout le monde sait bien ici que les rebelles ont du potentiel, tu vois... Mais c'est vrai qu'il faudrait que tu fasses tes preuves.
--Mmmrrfff!
--J'oubliais le plus beau» reprit Arnaud en tapant du coude «Si tu bosses, ce sera avec la DBA, la belle Alexianne... Haaaa... Alexianne... Rêve pas trop, tu serais pas le premier à y croire, mais bon: c'est quand même plus joli à regarder que le Chef Schoelcher, pas vrai?
--Vous connaissez Schoelcher? Le Chef Schoelcher?» Karim se mordit la lèvre.

«Laisse tomber, fiston: tout le monde connait Schoelcher, et j'te signale que yen a pas trente-six des mecs qui dirigent une escadrille de châssis De Bean tous pourris sous console. Il t'a fait le coup de Le premier sous X, je l'reformate moi-même, hein? Schoelcher, c'est un vrai, un pur, comme on en fait plus: tu as beaucoup de chance de l'avoir eu comme instructeur. Quand tu le reverras, passe-lui le bonjour d'Arnaud Lefébure. On s'est connu à la fac, et déjà, c'était l'meilleur pilote à 10 hops à la ronde. J'lai même vu recoder en plein vol pour patcher un device foireux, sans délogguer. Et dis-lui que j'oublierais jamais mon vieux pote: s'il a besoin d'un truc, qu'il vienne m'en causer, pigé?»

Arnaud souffla un instant.

«Pis un dernier conseil: ici, on est pas des ptis branleurs qui s'éclatent à s'tirer la bourre à r00twar. On est des pros, pigé? Donc... Tu seras d'autant mieux respecté que tu trouveras une place dans l'équipe. Et là, ya une place à prendre: une toute petite, ok, mais faut bien commencer quelque part. Et tu verras: ya quelques pourritures dans l'équipage, mais pas mal de mecs sympas aussi. Si t'as un rôle ici, tu verras qu'on te respectera d'autant plus... Et rien ne t'empêche de continuer à croire à tes machins Libres, là, hein? Ça va pas te salir de bosser un peu! Et accessoirement, tu vas t'faire un pti paquet de blé pour ton retour.»

«Encore un truc pour info: tu viens de la base CaLUG, c'était taggé sur ton châssis. Les coordonnées, je les connais, j'y ai été... Alors va prévenir tes potes que tout va bien, on virera ça des logs: pas d'embrouilles, je passerai les coordonnées au feed moi-même, histoire que tu vois que je t'embrouille pas.»


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Fiche mise à jour le samedi 21 mai 2005.
Thomas Nemeth
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