L'Histoire des Pingouins

- Par Antoine Bellot -
Épisode XIV
GigaDot Corp.

Malgré la diversité apparente des amusements qui semblent m'attirer, ma vie n'a qu'un objet: elle est tendue tout entière vers l'accomplissement d'un grand dessein. J'écris l'histoire des Pingouins.

Anatole France: l'île des Pingouins

«Or donc, mon jeune ami, vous n'avez... Hummm... Aucune référence professionnelle?»

Jean baissa humblement les yeux, s'étonnant encore des motifs colorés de la cravate qu'il portait, achetée en soldes quelques heures plus tôt. Il se sentait déjà mal à l'aise dans ce monde nouveau pour lui: l'entreprise. Bien sûr, il avait auparavant exercé divers métiers qui n'avaient guère sollicité son intellect: équipier Mc Ronald, pousseur de caisses, déménageur, GBFO[14], mais jamais il n'avait senti qu'on daigne vraiment tenter de juger sa valeur, jusqu'alors inévitablement égale au SMIC horaire.

«Non, monsieur. J'ai commencé l'université, mais j'ai vite senti que ce n'était pas ce qu'il me fallait. Des amis m'ont dit que trouver un travail, lorsqu'on sait se débrouiller avec un ordinateur n'était pas très difficile.»

Il s'interrompit un instant, leva les yeux vers son interlocuteur, un petit homme triste, presque chauve, portant de fines lunettes à monture d'or et un complet veston sombre masquant difficilement son embonpoint. L'allure presque risible de son interlocuteur lui rendit quelqu'assurance. Il se souvint des conseils que lui avait prodigué Chico. Un drôle de type, ce Chico, vachement sympa pour un serviteur de l'Empire.

«À vrai dire, monsieur, je veux travailler, tout simplement. L'informatique est sans doute le secteur où je trouverai le meilleur emploi. Votre entreprise est en pleine croissance, pionnière sur son marché. Vous avez certainement besoin de personnel: donnez-moi une chance de vous montrer ce que je vaux: je crois sincèrement que vous ferez une bonne affaire.»

«Vous avez l'air de penser, jeune homme, que la GigaDot Corp. est l'une de ces SSIIs qui recrutent à vil prix des jeunes à fort potentiel, mais sans grande qualification, pour les revendre chez des clients fortunés après quelque formation. Que savez-vous au juste de notre activité?»

«Assez peu de choses, à vrai dire. Je sais simplement que vous êtes des spécialistes de la base de données répartie sur petits serveurs avec agents transactionnels autonomes, le trois tiers, il me semble, selon la dénomination actuelle des revues spécialisées. C'est un secteur qui, je crois, a un grand avenir. J'avoue ne pas être certain de comprendre les aspects techniques des détails du procédé, mais il me semble que c'est une réponse élégante aux problèmes de dimentionnement, de redondance, de résistance aux aléas de télécommunication, surtout dans un environnement dans lequel les opérations de saisie peuvent s'effectuer depuis divers centres. Il est probable que votre clientèle potentielle ne perçoive pas totalement l'intérêt du procédé que vous vendez, ce qui présume d'une part de la nécessité de fournir un effort commercial avant-vente important, mais d'autre part de bonne perspectives de croissance interne. En un mot, intégrer une entreprise telle que la vôtre m'intéresse, car je pense qu'il ne sera pas nécessaire d'aller chercher ailleurs l'avancement que je compte pouvoir revendiquer par la qualité du travail que je fournirai.»

«Vous avez bien appris votre discours, jeune homme. Votre discours sent un peu le préfabriqué, mais après tout, cela veut juste dire que vous êtes bien conseillé.» Il marqua une pause, soupira, puis reprit: «Bien, je vais vous laisser votre chance, mais croyez-moi, je prends bonne note de ce que vous venez de me dire. Vous comprenez bien, j'espère, que vu ce que vous venez de me promettre, je peux vous embaucher au salaire minimum durant votre période d'essai... Disons, de trois mois, puis nous renégocierons votre rémunération à l'issue.»

«Merci beaucoup, monsieur. Mais sur quel poste exercerai-je?»

«Pour ça, nous verrons avec le lieutenant Lefébure, qui évaluera vos capacités actuelles, votre potentiel, et vos éventuels besoins de formation. Évidemment, nous recherchons avant tout des spécialistes de terrain aptes à défendre l'image des produits que nous diffusons chez nos clients, ainsi qu'à les opérer, bien entendu. Cela vous agrée-t-il?»

«Cela me convient parfaitement, monsieur.»

«Fort bien» Il jeta un oeil à son terminal «Arnaud Lefébure vous recevra à 14h15. L'entretien durera une vingtaine de minutes environ. Vous reviendrez me voir demain matin 8h pour connaître votre affectation.»

«Bien monsieur. Où puis-je trouver Mr Lefébure?»

«Ne vous inquiétez pas pour ça: repassez à l'accueil vers 14h. Carine ou Sylvie vous orienteront.»

«Merci beaucoup, monsieur, vous ne regretterez pas la confiance que vous m'accordez.»

«Je l'espère bien, mon jeune ami... Au revoir et à demain.»

Jean tourna les talons et sortit précipitamment. Il ne lui restait que 3 heures pour réviser les interfaces ASP de l'Empire. Chico l'attendait dehors, avec ses conseils à la noix du genre «T'en fais pas, la programmation impériale, c'est le bordel noir: aucune structure, que des mots clés! Tu veux faire un TrucÀLaCon? Cherche surtout pas à faire un organigramme: tu peux être sûr que tu as une classe TTrucÀLaCon quelque part. Tu instancies, tu initialises et roule poupoule, c'est la fin de process qui libèrera. Il suffit de savoir se servir de l'index de la doc». Jean avait du mal à croire que ça puisse être aussi simple. «Rêves pas, fiston: t'as vu le nombre d'abrutis qui traînent dans ce métier? Faire un organigramme, pour des boulets pareils, c'est intellectuel, donc hors-sujet: il leur faut des formules magiques et déjà même ça... Faut une syntaxe tolérante, un typage bien costaud et un bon débogueur: genre un langage aussi bureaucratique que Java, mais surtout pas robuste sinon tu casses le business.»

Jean sortit de l'ascenseur, traversa le hall décoré de reproductions murales des affiches de publicité de la GigaDot Corp.: «Internet, nous l'avons inventé, nous le réinventerons» ou «Internet means business». Sous le regard éteint du vigile balèze aux muscles saillants sous la chemisette bleue, il se jeta sur la machine à café gratuite (la seule bonne idée qu'il avait noté dans la boîte depuis son arrivée), essayant de se rendre invisible au milieu de la bande de grouillots anonymes de la GigaDot discutant bourse en ligne et nouvelle économie. Certes, il ne devait pas trop traîner ici, mais après tout, il ne faisait tout cela que pour avoir des nouvelles de Karim, et si une rencontre fortuite pouvait lui éviter l'horreur de rester travailler trop longtemps...

Les minutes, interminables, s'écoulaient. Quelques-uns des zélotes impériaux lui jetaient de temps à autres un regard rapide, presque méprisant. Jean prit conscience qu'il «n'avait pas le look». À vrai dire, ça le rassurait, mais ça n'était sans doute pas ce qu'il y avait de mieux pour la mission. La couleur locale, c'était plutôt: «couleurs à la con, cravate même ton, montre de prix design cyber, téléphone portable miniature, cheveux courts et idées claires». Rien d'insurmontable, sauf qu'il se demandait si quelques impériaux n'avaient pas recours au fond de teint ou au bronzage artificiel: ça, jamais! Les shampooings à la bière, à la limite, et encore.

Soudain, un pilote impérial en tenue sortit de l'ascenseur et se dirigea de son côté. À son approche, Jean perçut que les bavardages se faisaient plus discrets, moins détendus. Sur sa poitrine, un scratch signalait le «Lt Lefébure». «Héééé merde,» se dit Jean, se sentant devenir liquide lorsqu'il s'aperçût que l'officier marchait droit sur lui.

«He toi, là!» le héla Lefébure. «C'est toi qui vient du service du personnel?»

«Heu oui, m'ssieur, mon lieutenant», bafouilla Jean

Lefébure exhiba un sourire de prédateur. «Bien, bien: j'ai dû traverser ce foutu bâtiment pour te rattraper. Bon: tu vas me suivre et commencer le boulot tout de suite. Tu n'as rien à faire d'ici demain matin, je suppose?»

«Ben en fait, j'ai un ami qui m'attend dehors pour aller manger.»

«Manger le midi? Ici tout le monde travaille le midi, pas vrai les gars?»

Jean ne s'attendait pas à une quelconque réaction négative de l'assistance.

«Bon... Alors tu vas me suivre, histoire de justifier le fric que tu coûtes à la boîte au lieu de ta la jouer inter-contrat: tu es affecté dès maintenant à la régie ASP. Le matin, tu feras du code, et l'après-midi, tu prépareras tes examens de certification de Développeur Impérial. Tu passes l'examen dans deux semaines, et si tu loupes, direction le recyclage.»

«Mais, mon lieutenant, ASP, je ne connais pas très bien, vous savez: je suis meilleur en C et...»

«En C! Ha! La belle affaire... Tu sais faire du C? Hé bien, je vais te dire un truc.... Tu peux tout oublier, ça fait longtemps qu'on utilise plus les CGIs, figure-toi!»

«Mais, mon lieutenant, le C, c'est pas seulement pour les CGIs, on peut tout faire avec».

Lefébure se tourna vers lui: «Tiens, tiens... Et où donc as-tu appris tout ça, bitos? Parce que il existe autre chose que les CGIs et le Web? Et tu sais coder en C?»

«Non, enfin si, enfin les choses simples, quoi. Faire des petites choses avec un peu d'I/O, mais surtout lire des sources faites par d'autres.»

«Et où donc as-tu appris tout ça?» Lefébure semblait soudain perplexe et soupçonneux. Jean avait quelques instants pour inventer un pieux mensonge.

«J'étais dans un club informatique à l'école. J'ai fait un peu de basic, du logo, du pascal et du C.»

«Pfrrrr. Du logo? Bon, tu as fait du C au lycée? Hmmm... Bon: tu vas me suivre dans mon bureau.» Lefébure tourna les talons. Jean comprit qu'il n'avait d'autre choix que le suivre précipitamment. Il saisit rapidement un deuxième café et trottina pour rattraper Lefébure avant que les portes de l'ascenseur ne se referment.

«Bon: maintenant, fini les conneries, bitos: on va vite voir ce que tu vaux. Si tu me fais perdre mon temps, je te préviens tout de suite que ta vie ici va devenir un enfer comme tu n'en as jamais connu. Des fois que tu n'aies pas remarqué, je suis le lieutenant Lefébure, responsable technique de ce secteur. Toi, tu es... Tu t'appelles comment déjà?»

«Jean, mon lieutenant.»

«Jean. Bien. Tu es le troisième abruti qu'a recruté le service du personnel cette semaine. Tu as l'air de croire que tu vaux un peu plus que de t'aligner en batterie avec les codeurs ASP de régie.»

Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent sur de vastes coursives blanches éclairées de néons. Lefébure s'avança dans le couloir. Jean le suivit.

«Mais d'abord, pas de craques, s'il te plaît: on apprend pas le C au lycée. Éventuellement, on le subit, mais il est rare qu'on en retienne quelque chose. Donc, de deux choses l'une: soit tu es un rebelle, soit... Je t'écoute.»

Jean sentit son coeur battre la chamade «C'est vrai, mon lieutenant, j'ai un châssis De Bean avec lequel je fais un peu le con sur Internet. J'ai appris plein de trucs avec, mais je ne suis pas un rebelle, m'ssieur. Moi j'en ai rien à foutre des conneries de Stallman et tout. J'veux juste gagner ma croûte honnêtement: c'est pas avec mon petit châssis que j'vais arriver à grand chose, vous comprenez? Chuis encore chez mes parents, j'en ai marre: j'veux m'payer un appart, une bagnole, enfin tout ça, quoi.»

«Mouaips: j'le savais... Et tu as appris comment?»

«Presque tout seul, avec un pote, et des rebelles à la cafète de la fac. J'en ai pas mal chié et je comprends pas tout bien, mais ça m'intéresse vachement. C'est comme ça que j'ai appris, tout seul.»

«Bon... Admettons: mais permets-moi de te dire un truc... Mais d'abord, entre» répondit Lefébure en ouvrant la porte d'un bureau à sa droite.

Jean passa la porte, que Lefébure s'empressa de refermer derrière lui, avant de s'installer derrière un bureau métallique gris supportant un minuscule châssis Sany VERYO aux couleurs de l'Empire.

«Assieds-toi.» Jean s'exécuta.

Lefébure reprit «Quoi que tu en dises, tu es un rebelle. Point barre.»

Jean se sentit devenir livide.

«Tu as dit le nom qui craint: De Bean. À part les rebelles, presque personne n'utilise De Bean.» Lefébure laissa le silence se refermer comme une chape de plomb.

«Qui serait assez con pour utiliser un moteur aussi chiant pour un débutant? Ne me dis pas que tu as utilisé dselect tout seul. On t'a aidé: et les seuls qui auraient pû t'aider, ce sont les rebelles. Donc, tu connais des rebelles.»

«Mais personnellement, j'en ai rien à foutre. Et je dirais même plus, si je n'en ai rien à foutre, personne n'en aura rien à foutre ici. À part le Commandant Sacha et l'Enseigne de Vaisseau Alexianne, bien sûr. Mais fais-moi une faveur: tu n'ouvres plus jamais ta gueule à ce sujet, pigé?»

«D'ailleurs, je crois que tu n'iras pas en régie ASP, pour commencer. Vu ta grande gueule et puisqu'il paraît que tu n'es pas trop manchot, tu vas être affecté à la soute aux machines. On a besoin de p'tis débrouillards là-bas. Si tu es sage et que tu fermes ta gueule, on verra dans une semaine.»

Lefébure pianota rapidement une note sur ton clavier.

«Le Sergent Gruber va arriver. Il te fournira ta combinaison de mécanicien impérial, un châssis de maintenance système, 100% impérial» sourit-il «et ton emploi du temps. Je crois utile de te préciser que l'accès Ether est sévèrement réglementé ici, les logiciels rebelles proscrits, ainsi que tout emploi ludique des machines. Tiens-toi à carreau et tout ira bien. Rendez-vous dans une semaine.»

La porte s'ouvrit soudainement, laissant entrer un monstrueux androïde de métal poli, au visage entièrement masqué d'un Head-On Display blindé dans lequel s'affichaient divers messages de couleur verdâtre ou orangée, surmonté d'une caméra minature secondée d'un projecteur infrarouge. Il portait une sorte d'armure en Kevlar articulée de soufflets de caoutchouc treillissé de métal. À son côté, pendait une sorte de fusil automatique NMAP dans son holster de cuir brun. De l'autre coté, un châssis embarqué Advantech, branché à même l'armure, témoignait de sa liaison permanente avec quelque monstrueuse machine. Ses bottes renforcées claquaient violemment sur le sol. Du haut parleur sur sa poitrine jaillirent quelques mots aux sonorités métallique qui terrifièrent Jean:

«Gloria Vadou, Lieutenant. Sergent Gruber build 1381 au rapport.»

Lefébure souriait.


[14]. GBFO: Grouillot de Base Fond d'Organigramme Bdx: abondamment utilisable en CTF, du moins en dessous d'un certain niveau hiérarchique. Exemple: «Ho moi, chais pas ça, chuis GBFO.»


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Fiche mise à jour le mardi 18 mars 2003.
Thomas Nemeth
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