L'Histoire des Pingouins

- Par Antoine Bellot -
Épisode XVII
Plan 9 from outer space

Malgré la diversité apparente des amusements qui semblent m'attirer, ma vie n'a qu'un objet: elle est tendue tout entière vers l'accomplissement d'un grand dessein. J'écris l'histoire des Pingouins.

Anatole France: l'île des Pingouins

«Un dinosaure mauve? Dans une console?»

Assis sur son coussin indien, Chico cachait mal son amusement à observer la difficulté qu'éprouvait son vieil ami à comprendre la situation. Le petit homme en jeans sale essayait de se faire oublier en regardant d'un air hébété sa collection de vieux vinyles de Gong derrière un rideau de fumée d'encens. Schoelcher considérait non sans quelque étonnement que son interlocuteur semblait aussi à l'aise dans la cave de Basse Tille aujourd'hui qu'il ne l'était quelques années plus tôt.

«Tu sais, Schoelcher, les impériaux font des progrès, comme nous. Je ne nie pas la valeur de ton enseignement, mais tes p'tis gars, comme tu dis, feront tôt ou tard face, dans leur vie professionnelle, à des concepts bien plus... Hmmm... Novateurs.»

«Tu oublies un truc, Chico, c'est que les p'tis gars, tout ce que je leur souhaite, c'est de se trouver un autre job que foutu bricolo d'informaticien dans une boîte à la C##. Tu sais ce que ça veut dire, un taf' comme ça: moi j'ai pété un câble, et toi... Regarde-toi! Je ne les prépare pas à ça: j'essaie de leur refiler le peu de choses que nous autres les vieux schnoques savons avant de me retirer.»

«On la connaît ta chanson, Schoelcher: tu disais déjà ça il y a dix ans et tu es où, là? Toujours avec ta vieille rengaine. Ne rêve pas trop: les seuls jobs potables à notre époque sont dans le E-business, et les salaires d'embauche convertiront les plus récalcitrants. D'ailleurs... Regarde-moi: je suis payé par l'Empire et pourtant...»

«Mouaips, mais bon: ton verbiage a bien changé... Quand à ton plumage...»

«Les idées restent, Schoelcher: bon, d'accord, il faut la mettre en veilleuse de temps en temps. Tu ne veux pas admettre que les californiens voulaient un réseau libre, c'est tout, quitte à pactiser avec l'Empire. Ils ont créé un gros merdier ingérable et tous les impériaux se jettent dans le piège. On en chiera encore quelques années, et après...»

«Bon! On s'égare là: quelles nouvelles de Karim?»

«Aucune pour le moment... Mais on devrait être fixés d'ici peu.»

«Ha?»

«J'ai expliqué à Jean quelques astuces pour manipuler les assistants impériaux. Je ne pense pas que les détails techniques t'intéressent...» La grimace que faisait Schoelcher confirmait la justesse de l'opinion de Chico. «Mais disons simplement que, comme la plupart des produits impériaux expérimentaux, Barney et Igolio ont tous les privilèges système. Si Jean réussit à les manipuler correctement, il devrait rapidement obtenir des informations. Mais il y a un problème, et c'est pour ça qu'on t'a fait venir...»

Schoelcher resta silencieux.

«Jean n'a aucun moyen de communiquer avec l'extérieur pour l'instant. Nous nous voyons une fois par jour, le soir, mais ce n'est guère suffisant. Il risque de plus de devoir sortir de grosses quantités de données pour que nous les analysions. Or, nous sommes à peu près sûrs que toutes les communications de la GigaDot Corp. sont surveillées et tu imagines bien qu'il est impensable d'avoir accès à un graveur ou un enregistreur de bandes. Nous avons besoin de toi pour établir un canal de communication sûr et discret entre la salle de pilotage où travaille Jean et nous.»

«Et tu t'imagines que je vais faire ça comment?»

Chico détourna son regard vers le fond de la pièce. Le petit homme avait toutes les peines du monde à rebrancher la vieille platine Marranx au cul de l'ampli antédiluvien qui luisait d'un faible halo de lumière jaune. Petit à petit, le sourd vrombissement de l'ensemble s'atténuait.

«Justement, Schoelcher, si on le savait, on ne te le demanderait pas. On a besoin que tu nous imagines un truc, là. Ou au moins que tu nous ressortes une ruse de la mort qui tue. Le genre de trucs que même un mec de ma trempe aurait du mal à imaginer. Ton gars Jean est pas idiot, avec un shell et un transport IP il se débrouillerait. Le problème, c'est comment monter un réseau que les impériaux ne repéreront pas.»

«Hmmmm: faudrait que tu me dises tout ce que tu sais de la boîte alors.»

«Pas la peine: tu verras Jean ce soir. Tu auras des informations de première main. Brusque pas trop le petit: il est fatigué, ça fait deux nuits qu'on bosse ensemble.»

«Chico, il faut qu'j'te dise un truc: ton plan, y pue d'la gueule depuis le début.»

«Hé ho: avec vos méthodes d'unixiens bourrins, vous êtes arrivés à quoi? D'ailleurs... Tu devrais en tirer une conclusion, il me semble.»

Schoelcher devint verdâtre: «Oui, je t'écoute?»

«Ceux que nous cherchons connaissent nos méthodes. Ce ne sont pas des impériaux ahuris comme la foultitude qui nous troue l'ozone depuis quelques années. Ce sont des vieux de la vieille... Ou du moins, ils ont été formés par des anciens.»

Schoelcher restait pâle et silencieux. Chico reprit: «C'est pour ça que je fais appel à toi: Jean joue gros. Si tu as encore des trucs de sioux en réserve, à toi de voir si tu veux garder tes petits secrets ou risquer de voir ton poulain scotché au mur par les impériaux.»

«Tu parles de quoi, au juste, là?» Schoelcher regardait nerveusement en direction de l'épais nuage au fond de la pièce en se frottant nerveusement les yeux.

Chico sourit:

«Je t'ai donné ma parole, Schoelcher.»

Schoelcher toussa.

Des voix psalmodiantes s'élevèrent alors du fond de la pièce. L'air hébété, le petit homme s'avança lentement à quatre pattes vers la table basse qui séparait les deux hommes. Il se saisit au passage d'une carpette usée et s'assit dessus en tailleur, dodelinant doucement de la tête.

«Vous devriez vous la jouer plus cool les mecs. Vous voulez pas revenir de temps en temps ici sans vos babasses, histoire d'écouter un peu de bonne musique, discuter de trucs sympas, genre, chais pas moi, les vacances, la politique, le dernier disque de Santana?»

«J'ai deux gars dans le guêpier, maintenant.» répondit Schoelcher. «Tu m'excuseras, mais ça me rend nerveux! Tu ne les connais pas toi: moi si. Un mec qui reste plus de quelques semaines là-dedans finit à l'asile ou conditionné. Tu les récupères après, ils boivent du lait, causent en 8 bits trois tiers, te parlent d'objets quand tu parles algo, s'achètent des bagnoles à 100000 balles et se la jouent pire qu'un évadé d'Dauphine. Voir mes braves ptis gars transformés en consultants junior, excuse-moi, ça me les fait enfler méchant.»

«Ben alors calme-toi et écoute Chico: il a l'air plus serein que toi.»

«Bon, bon, ok! Tu m'as dis que tes assistants peuvent parler et comprennent ce qu'on leur dit?»

«Ils savent même chanter et danser. On peut aussi leur apprendre des choses, en étant patient.»

Schoelcher regardait Chico d'un air navré.

«J'en ai rien à braire: ils savent moduler une porteuse?»

«Tu veux dire moduler une fréquence porteuse de base? En théorie oui, s'ils ont un périphérique adéquat. Avec la CPU dont ils disposent, ils peuvent même synthétiser un peu n'importe quoi sur un port. Mais à quoi penses-tu?»

«Jean bosse sur pesset: les pessets, surtout les gros, ça rayonne incroyablement sans même qu'on fasse quoi que ce soit. Il y a des tas de moyens de leur faire rayonner des choses: sur la paire émission d'une interface 10BaseT, sur l'USB, sur la prise SCSI externe, par l'écran, voire par une self sur la sortie audio en VLF: ya que l'embarras du choix.»

«C'est possible, ça?»

«Facilement: je n'ai jamais essayé par l'USB, mais ya tout ce qui faut là-dessus, même une petite alimentation. Avec 1,2Mb/s de débit théorique, ya de quoi faire.»

«Et tu saurais bricoler un boîtier pour faire ça?»

«C'est un peu plus compliqué que ça.» reprit Schoelcher en regardant le plafond. «La plupart des fréquences radio sont surveillées par les militaires. Mais construire un simple modulateur analogique et un amplificateur, c'est jouable. Le problème sera de monter assez haut en fréquence pour sortir de la bande des 2,4Gb/s, histoire d'être tranquille et de limiter la taille de l'antenne et les problèmes de taux d'ondes stationnaires. De plus, il faudra que le récepteur soit à proximité, parce que ça ne se propage pas très loin ces trucs là. En plus, ça serait monodirectionnel. Sinon, il y a la solution la plus simple au monde: un téléphone portable sur un port série.»

«Un simple téléphone portable? Ça n'est pas mal... En plus, les logiciels terminaux série sont intégrés dans la distribution impériale.»

«Pas la peine de chercher plus loin, alors. Ça présente même un autre intérêt.»

«Lequel?»

«Nous pourrions accéder nous aussi à la console de Jean depuis l'extérieur. Sans compter que si Jean se fait chopper, il pourra peut-être inventer une excuse bidon, genre excusez-moi, je synchronise mon PDA avec trucmachin par WAP chose. En embrouillant un peu, au pire ils le vireront.»

«Ça me semble bien comme idée. Je pourrai lui prêter le téléphone toutes options qu'ils m'ont filé au boulot. Je dois même avoir le câble adapté dans le bric à brac qui va avec.» dit Chico en fouillant son attaché-case, ressortant des câbles et des CDs. «Voilà: on va faire un essai vite fait sur cette babasse-là!»

«Raaaaaaahhh» hurla le petit homme en jeans sale, sortant brutalement de l'hébétude «Tu vas pas installer la suite impériale sur titine! Laisse ma titine tranquille!»

«Ça va pas la tuer, regarde...»

«Ha non, ça, jamais! Casse-toi avec tes CDs qui puent, tu vas faire du mal à ma titine!»

La sonnerie de la porte retentit. Le petit homme se tourna vers Chico: «Va ouvrir!». Chico haussa les épaules, et marcha à pas lents vers l'escalier qui montait de la cave vers le sol.

Schoelcher regardait la scène d'un air amusé. C'était son premier instant de détente depuis des heures. À son corps défendant, il devait bien admettre qu'il ne se sentait jamais aussi bien que dans ces situations tendues, complexes, qui mettaient son énergie et son imagination à rude épreuve. Ça valait tellement mieux qu'un travail routinier et stupide, comme celui de la plupart des impériaux. Il se demandait comment Chico, qui (sans l'égaler, bien sûr) était loin d'être un abruti, faisait pour supporter ces ambiances nauséabondes, ces collaborateurs médiocres à la logique déficiente, hâtivement recyclés dans l'informatique d'entreprise atteints de réunionite chronique.

«C'est Jean» cria Chico du haut de l'escalier.

Schoelcher pensa soudainement à Karim. Karim était fougueux, mais fragile. Peut-être était-il déjà assimilé. Peut-être, lorsqu'ils le retrouveraient, l'empire l'aurait changé. Peut-être serait-il au delà de toute récupération. Aux dernières nouvelles, aucun commando recruteur impérial n'avait encore localisé le CaLUG, malgré les primes de 1000 à 1500Euros lancées par les chasseurs de têtes sur tous les spécialistes Unix en liberté. Karim n'avait donc pas trahi. Il devait être encore récupérable. À moins que ceux qui l'ont capturé n'aient des visées plus machiavéliques encore.


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Fiche mise à jour le mardi 18 mars 2003.
Thomas Nemeth
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