L'Histoire des Pingouins

- Par Antoine Bellot -
Épisode XIX
Red Alert II

d Malgré la diversité apparente des amusements qui semblent m'attirer, ma vie n'a qu'un objet: elle est tendue tout entière vers l'accomplissement d'un grand dessein. J'écris l'histoire des Pingouins.

Anatole France: l'île des Pingouins

«Dégage de là, Jean: il y a un incendie au troisième étage. On a pas besoin de héros ici, on veut juste que tu bosses. Rentre au chaud chez toi, ce n'est pas ton job.»

Gruber ne se laisserait pas embobiner comme un vulgaire châssis impérial. Jean enrageait. Derrière lui, Éric rasait les murs, sifflotant nerveusement en pianotant frénétiquement sur sa console portable.

«Et toi, qu'est-ce que tu fous là?»

«Moi?» dit Éric «Heu, hé bien je suivais Jean. Je croyais qu'il allait vers la sortie et j'essayais de faire mes backups, parce que vous savez ça m'ennuierait quand même de perdre des données.»

Le téléphone de Jean se mit à vibrer. Il jeta distraitement un oeil sur l'écran et faillit tomber à la renverse. Une image déformée de Barney lui faisait un clin d'oeil, puis afficha un message «Lussamomo!!» Soudain, d'illisibles messages s'affichèrent dans le HOD de Gruber.

«Comment ça?!» hurlait-il à voix haute «Débranchez immédiatement le réseau extérieur. Je me fous de vos consignes stupides, vous allez me débrancher... Allo, allo, revenez ici, bande de lâches, je vais vous faire virer... Merde!» Il releva nerveusement sa visière. «Tous comptes faits, Jean, Éric, vous venez avec moi au Nodal0. Faites pas les cons, et tout ira bien. J'ai besoin de votre aide pour une opération spéciale.» Il rabaissa sa visière et commença à composer un message. «Prenez les haches anti-incendie au passage.» déclara-t-il.

Nodal0: Jean et Éric connaissaient ce nom. Le coeur du réseau de la GigaDot Corp., le point d'arrivée de la fibre qui menait à l'Ether. Schoelcher avait été reperé pensait Jean, et s'il était déconnecté, tout le plan tomberait à l'eau. C'était à la fois inespéré et tragique. Une fois là haut, il serait peut-être possible de neutraliser Gruber, confier à Éric la garde de la pièce, et foncer vers les étages de la direction récupérer Jean. À moins qu'il ne soit déjà à l'extérieur, avec les autres. Jean n'avait jamais frappé qui que ce soit, même un cyborg comme Gruber. Éric tiendrait-il le choc, continuerait-il à suivre Jean dans cette folle course?

«J'ai dit exécution!» hurlait Gruber. Éric souriait niaisement, les yeux exorbités, une hache à la main et sa console au côté en regardant Jean d'un air qui n'était pas sans évoquer le possible aspect du tueur sadique de Shining. Plus le temps de faire des calculs, il fallait agir. «Oui, Chef! Bien Chef!»

Ils se précipitèrent dans les coursives à la suite de Gruber. Jean s'empara au vol d'une autre hache anti-incendie. Essoufflés, ils parvinrent rapidement dans les étages de la direction de la GigaDot Corp.

«Par ici» hurla Gruber, plaquant son badge d'accréditation Alpha sur un sas presque invisible sur la paroi métallique qui s'ouvrit avec un léger bruit de dépressurisation. Gruber exhiba une sorte de scanneur de sa poche et balaya rapidement la pièce tandis que des messages virevoltaient sur son display.

«Monoxyde de carbone, 0%, Halon 0%, Oxygène 16%, température 19degrés. Rien d'anormal. On rentre: couvrez-moi.» dit-il en se jetant à l'intérieur de la pièce, laissant Jean et Éric de chaque côté du sas.

UNAUTHORIZED ENTRY DETECTED. SECURITY CAMERAS ACTIVATED. PLEASE STAY AS YOU ARE AND WAIT FOR THE SECURITY FORCES TO PROCESS THE INTRUSION.

Une douce voix féminine impersonnelle venait de prononcer ces mots par l'intermédiaire des hauts parleurs invisibles.

«Qui est là?» hurla une voix au fond de la pièce que Jean reconnut immédiatement: Lefébure était ici. «Avancez immédiatement au centre de la pièce où je vous troue la peau.» enchaîna-t-il.

«Restez calme, Lefebure, je vous prie: c'est Gruber.»

«Gruber? Que diable faites-vous ici?»

«J'ai eu connaissance du fait que le personnel chargé de la surveillance du réseau avait évacué la pièce alors qu'une intrusion réseau avait été détectée. Je suis venu appliquer les consignes: déconnecter immédiatement l'accès extérieur.»

«Laissez tomber, Gruber: je vais gérer cette affaire moi-même.»

«Avec tout le respect que je vous dois, monsieur, c'est impossible. Mes consignes sont formelles, et même vous ne pouvez vous y opposer. Je dois déconnecter le réseau extérieur en cas d'alerte. Veuillez vous écarter. Jean, Éric, entrez immédiatement.»

Jean et Éric se regardaient, attendant chacun que l'autre fasse le premier pas. Jean se décida, et passa la porte.

«Alexianne, très chère, pourriez-vous avoir l'amabilité de retenir quelques instants ces paysans que je sauve notre tête à tous ici?»

Jean s'avança dans la mi-pénombre, distinguant péniblement ce qui se passait dans la lueur rouge sombre des gyrophares.

«Bien sûr, mon cher Arnaud» répliqua une voix exquise, faisant résonner sur le sol métallique ses talons aiguille. «Allons, mon cher Gruber, vous savez que nous prenons nos ordres directement de l'Empereur lui-même.»

Éric passa la porte, sa hache levée, tentant à son tour de s'habituer à cet éclairage extraordinaire. Ce que Jean voyait dans la pièce défiait son imagination.

Au fond, sur le mur d'écrans s'affichait à l'infini le visage de Barney faisant d'hideuses grimaces à quelque mystérieux spectateur, curant ses dents pointues avec ce qui aurait pu être un os taillé en pointe. Il exhibait ses dents pointues en un sourire féroce, puis émit un rot bruyant. Igolio rabaissa le crâne de Barney de ses deux mains, envahissant à son tour l'écran d'un radieux salut, tenant un collier de chien et le regardant tristement tandis que s'affichaient des mots «hoooo... Il est cassé le méchant toutou à tonton Lefébure».

Tout au fond, sur un fauteuil de direction, Lefébure écumait de rage: «Je les aurai ces salopards!!! Sacha? Oui, Sacha, c'est une grosse alerte, nous sommes percés à grande eau, j'ai au moins 5, non 8 intrus dans la place: ils ont accès à toutes nos données... Mais qu'est-ce que tu crois que je fais? De la bronzette? Arrête de me gonfler et laisse-moi identifier ces salopards! Oui, c'est sûr, ils ont des complicités internes. Oui, ils ont utilisé délibéremment contre nous nos propres codes expérimentaux! Je vous avais bien dit que ces cochoneries n'étaient pas viables en production, bordel! Démerdez-vous avec ça et laissez-moi bosser!»

Alexianne, imperturbable, souriait comme à son accoutumée. Sûre d'elle-même, comme en toutes circonstances, elle remit un peu d'ordre dans ses cheveux et semblait regarder simultanément les trois intrus.

«Allons, allons, mes chers amis, laissez-nous faire notre travail: mon ami Arnaud contrôle parfaitement la situation. Il s'agit sans nul doute d'un accident. Connaissez-vous mon jeune assistant Karim? Karim, veuillez vous avancer, je vous prie, et escorter ces messieurs à l'abri.»

Éric semblait en état de choc, sa hache levée, les yeux exorbités devant Alexianne, le regard dément, et murmurait doucement «oui mademoiselle, oui mademoiselle, bien mademoiselle...» dodelinant doucement de la tête sans perdre du regard la seule personne qui l'intéressait désormais. Gruber avait rabaissé sa visière. Les soufflets de sa combinaison s'ajustaient automatiquement dans de bruyants «pfuuuit» signalant la mise en fonctionnement de quelque mécanisme bien huilé.

«Mademoiselle de Vatremont, sans vouloir nullement vous manquer de respect, je vous prie de retourner vaquer à vos petites affaires de DBA et vos machins multi-tiers. Rien de ce qui se passe ici ne vous concerne, et, à ma connaissance, vous n'avez rien à faire ici. Je crois utile de vous signaler que l'usage de la force n'est pas exclus dans le cadre de ma mission.»

«Mais, cher ami, j'ai une lettre de recommandations de l'empereur lui-même. Vous oseriez porter la main sur moi?»

«Mon patron n'est pas l'empereur et je suis certain qu'il saura en répondre à l'empereur au besoin. Vous et vos collègues sont invités par notre conseil d'administration et je n'obéis qu'à lui. Veuillez vous écarter de mon chemin.» répondit Gruber des mains duquel venaient de jaillir des sortes de griffes métalliques acérées. Jean était incapable de faire quoi que ce soit d'autre que de mémoriser tout ce qui se passait.

«Arnaud» dit Alexianne «Rhné Pghé Fhnaaa...» Jean reconnut immédiatement le langage mystérieux qu'avaient utilisé entre eux les assistants impériaux avant qu'il ne les retourne à son avantage. Arnaud hocha brièvement la tête, signalant son approbation au message d'Alexianne. Presque instantanément, Gruber s'immobilisa d'un coup, comme paralysé, son display éteint, sa tête affaissée contre sa poitrine. Avant que Jean ait le temps de reprendre ses esprits, il vit surgir de l'ombre un jeune homme pâle et élégant, l'air fragile et sensible dans ses magnifiques habits Hugly Bozz, qui s'avançait vers eux en souriant.

«Mes amis, mes chers amis, allons, allons, ne faites pas tant de vacarme, venez donc avec moi à l'extérieur du bâtiment. Savez-vous qu'il y a un incendie en ce moment? Vous risquez votre vie! Ne vous inquiétez pas, les commandos d'élite de l'empereur sont en train de sécuriser vos données, tout se passera bien, chers clients et amis de l'empire, saviez-vous que...»

Jean n'écoutait plus ce que disait Karim... Il était fou, contaminé. Mais plus rien n'importait pour l'instant. Il lui suffirait de suivre le zombie qui avait été son ami vers l'extérieur. Éric semblait aussi avoir besoin de quelque secours. Il essayait de repasser la porte dans l'autre sens, poussé gentiment mais fermement vers la sortie, sa hache dressée bloquée contre le chambranle, sa tête tournée vers Alexianne.

Jean se retourna, souriant à Karim: «Oui, vous avez raison, cher ami. Pourriez-vous m'aider à transporter mon collègue? Il est un peu choqué, vous comprenez, toutes des folles péripéties. Ho, vous n'imagineriez pas notre journée, tout ceci est ex-tra-or-di-naire, quand je raconterai tout ça à mes amis. Heureusement que mon collègue Éric est assez léger.» dit-il en soulevant Éric du sol tandis que Karim lui arrachait sa hache. «Ho, c'est étrange, il est tout raide... Pourriez-vous m'aider à le porter jusqu'à l'ascenseur? Il faudrait appeler un médecin. J'ai justement mon téléphone» ajouta-t-il en pianotant nerveusement sur le clavier du portable.

Quelques instants après, le message à diffusion générale avait atteint le QG des rebelles. Schoelcher saurait très vite qu'il n'avait plus que quelques minutes à tenir en compagnie du ban et de l'arrière-ban des flibustiers de Hurd rameutés par Chico. Il saurait aussi qu'un émissaire de l'empereur lui-même était désormais sur ses traces. Dans quelques minutes, il serait avec Éric et Karim à l'extérieur. Chico attendait dehors dans sa voiture, il en était sûr. À deux, ils maîtriseraient sans peine le pauvre zélote impérial qu'était devenu Karim et le reste serait une autre histoire.


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Fiche mise à jour le mardi 18 mars 2003.
Thomas Nemeth
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