L'Histoire des Pingouins

- Par Antoine Bellot -
Épisode XXV
Le cercle des philosophes ignorés

Wer zeigt ein Kind, so wie er steht? Wer stellt es ins Gestirn und gibt das Maß des Abstands ihm die Hand? Wer macht der Kindertod aus grauem Brot, das hart wird?

Quatrième Élégie de Duino: Rainer Maria Rilke

Encore un long silence. J'en reste abasourdi. Première fois de ma vie que j'entends ce genre de mots crus. De plus, je n'ai pas la moindre idée de ce qu'est un transfert. Ces gens sont-ils libérés? Mais alors, pourquoi sont-ils tellement sinistres?

D'après William Styron, Le choix de Sophie, Chap. V

À quoi ça sert, les mots?

Patrick Bruel(c)(r), circa MCMXCV.

L'Ether, immense et infini, se révélait dans toute sa splendeur aux deux pilotes qui progressaient lentement de concert. Les tuyères, réglées au minimum, n'émettaient qu'un léger halo bleuté presque invisible au milieu des lueurs incandescentes des mastodontes impériaux qui semblaient errer en aveugle, éjectant de-ci de-là d'importuns tas de données redondantes. Au loin, un filtre impérial rejetait par dizaines les connexions venues d'une horde de gosses désoeuvrés aux commandes de châssis survitaminés. Plus loin encore, un nouveau routeur signalait sa naissance dans un fracas assourdissant de paquets éjectés dans toutes les directions. Jean sentait presque cela par la simple observation des bruits qu'émettait son châssis. Il jugea bon d'ignorer le gémissement sourd du blindage sous l'impact d'un probe ICMP. Peu importait après tout. Il décida de bavasser pour tuer le temps.

«Dites-moi, Orcam, comment était l'Ether, de votre temps?»

«L'Ether? Ha... Ma foi, bien plus calme. À l'époque, les châssis individuels étaient très rares et les pilotes choisis parfois au hasard, parfois en vertu de critères strictement universitaires. Aucune méthode ne permettait à l'époque de savoir qui aurait la sensibilité et la ténacité requises pour se sortir seul des multiples embûches qui survenaient lors du moindre transport UUCP. Seuls les plus courageux survivaient quelque temps. Mais nombre d'appelés abandonnaient. Il fallait à la fois savoir subir la rage des yusers privés de mail et recoller à la main des morceaux d'UUCP en vrac. Schoelcher est de cette race-là. Il n'a jamais appris à coder, parce que ça ne l'intéressait pas. Seule la bidouille l'intéressait. Et Dieu sait qu'il fallait aimer la bidouille à cette époque.»

«Les choses ont-elles tellement changé?»

«Ha certes non.» riait Orcam «Mais disons que désormais, le monde Unix est réputé fiable, et force est de constater qu'il l'est... Assez pour la plupart des besoins individuels. Non, ce qui est réellement nouveau, c'est ça, là, regardez à votre gauche.»

Un monstrueux châssis quadri-processeur les dépassait dans le rugissement assourdissant de ses quatre moteurs poussés au delà de leur régime maximal, laissant dans sa traînée un formidable et aveuglant bruit thermique.

«J'avais pensé une fois qu'il devrait être possible d'utiliser le rayonnement d'un processeur moderne comme source raisonnable d'aléatoire. Un ami a objecté que monter un registre à décalage sur deux ou trois broches de n'importe quel bus rapide serait aussi efficace, mais aussi peu prouvé, et qu'il valait mieux utiliser l'air pulsé du refroidisseur pour tenir le café au chaud. Il est bien dommage que nous ne trouvions pas le temps de mettre ces formidables projets au point.
--Oui, c'est bien dommage. Ça me rappelle que je n'ai pas eu votre version personnelle des faits concernant le Projet Pandora, d'ailleurs.
--Mon avis personnel vous intéresse donc?
--Certes. Vous m'avez l'air d'un homme sensé. Et pour l'instant, je n'ai pu prendre votre logique en défaut. Faites-m'en donc encore profiter.
--Hé bien, dans ce cas, disons que... Vous avez compris la nature profonde du projet G.N.O.M.E., je suppose. Et vous avez compris que, si d'un point de vue strictement technique, il semble parfaitement sensé, nombre d'implications concernant la généralisation de ce projet échappent à toute analyse humaine.
--Effectivement, le projet G.N.O.M.E. est extrêmement complexe et ambitieux, ce qui veut dire que nul ne sait vraiment où il mène. Radhatte a visiblement pour stratégie de le faire tester par ses clients, selon la bonne vieille technique du voilà du code, a priori il marche parfois, aidez-nous à trouver les bogues. C'est la technique qu'utilisa autrefois avec succès l'E-Empire. Nous savons au moins par l'expérience qu'une telle méthode mène parfois à la fabrication de produits fonctionnels, mais le plus souvent à celui d'un immense tas de boue par empilement des couches successives, chacun essayant de contourner les défauts de l'ancienne tout en créant de nouveaux défauts.
--En gros, nous sommes d'accord. G.N.O.M.E. n'a jamais démontré qu'il mènerait à quelque chose de bon. Ses promoteurs le poussent en avant contre vents et marées, s'alliant aux vassaux de l'E-Empire, embrigadant les jeunes programmeurs, dévoyant les zélotes universitaires dans une soit-disante idéologie sociale de mise à disposition en l'état du capital-code de la Rébellion alors que jamais au grand jamais les programmeurs ne conçurent des programmes suffisamment robustes pour résister à tout ce qu'un neuneu peut imaginer.
--Certes, mais je ne vois pas en quoi utiliser les méthodes de l'E-Empire pour en diminuer sa sphère d'influence est intrinsèquement mauvais?
--Vous vouliez bien mon avis personnel, jeune homme?
--Certes, certes.
--Alors le voici: l'E-Empire n'est pas un empire au sens commun du terme, c'est une théorie autosuffisante avant tout. Elle consiste à promouvoir la crédulité, l'ignorance, et la démagogie dans le seul but d'assurer l'avenir financier et social d'une petite élite détentrice du seul véritable pouvoir: le savoir, sous l'alibi d'utilité sociale. À l'occasion, vous trouverez dans toute bonne bibliothèque des références sur le Légisme romain, et vous verrez que cette théorie a déjà été essayée. Vous imaginez-vous un instant que l'argent motive l'Empereur? N'en a-t-il pas déjà plus que ce que n'importe qui pourrait imaginer?
--C'est probable, en effet. Vous voulez dire qu'il roule pour la gloire?
--Pas exactement. Il a une vision du monde et il y croit suffisamment fort pour vouloir la rendre réelle par tous les moyens. Il s'est attaché le service des meilleurs scientifiques par l'argent et le pouvoir. Il a lié des milliers d'hommes talentueux (programmeurs, marketeurs, financiers) par contrat qui désormais travaillent plus ou moins efficacement à la seule fin de rendre réelle sa vision du monde. Ces hommes partagent la fortune de l'empereur et cette motivation suffit en tant que telle.
--Vous pensez vraiment cela?
--Oui, je le pense. Ne voyez-vous pas l'analogie entre cette méthode et le système féodal? Et peu importe de savoir si la vision de l'Empereur est juste, car dans le fond, elle est probablement assez peu différente de la nôtre. L'Empereur est indéniablement intelligent et ne peut donc échapper à la conclusion logique d'un raisonnement sensé que quiconque peut mener. Ce qui importe est de comprendre que le système impérial s'effondrera inévitablement un jour, car personne ne le soutient réellement de bonne foi. Au passage, de multiples crises auront lieu. Un jour, ses alliés le trahiront pour un autre capitaine d'industrie et qui sait comment tournera la roue folle qu'il a fabriquée?
--Vous voulez dire que la Rébellion et l'Empereur ont le même but, mais pas les mêmes méthodes?
--Qui veut dans le fond autre chose que changer le monde à son image? Croyez-vous que les visions de deux intelligences vivant à la même époque puissent différer notablement?
--Mais... Notre vision est... Oui, je crois que je comprends. Vous dites simplement que l'Empereur ne peut qu'échouer ou régner un temps, puis échouer, et que les deux issues sont inacceptables, car nous ignorons d'une part quelles seront les conséquences d'une issue comme l'autre, et que nous ignorons par quelles étapes sanglantes nous passerons d'autre part.
--Vous vous souvenez du fantasme de l'an 2000? Et l'invasion programmée des virus venus de Mars? des lettres-chaînes tentant d'abuser de la crédulité de pauvres types? de l'invasion de la publicité ciblée et du micro-marketing? des atteintes à la vie privée?
--Enfin, l'Empereur n'est pas directement responsable de tout cela, mais c'est vrai qu'à sa manière, il contribue au mouvement d'ensemble sans que cela semble l'émouvoir. Et bien sûr que l'Empereur sert avant tout sa gloire personnelle. Peu lui importe de savoir ce qu'il adviendra de nous tous quand il disparaîtra, voire même de son vivant.
--Vous me comprenez bien, jeune homme. Généralisez ce raisonnement à tout idéologue, et dites-moi alors: que pensez-vous du G.N.O.M.E.?
--Le même syndrome? L'innovation pour le meilleur et pour le pire? Le problème du savant fou? La main de celui qui pense que détenir le pouvoir est une condition préalable à la révélation de la vérité et donne à qui peut les moyens de réaliser l'outil du pouvoir?
--Ha, je vois avec plaisir que vous avez hérité de cette méfiance naturelle de Schoelcher pour l'innovation. Vous pouvez à ce sujet lire ou relire le mythe d'Héphaïstos selon Homère. Connaissez-vous l'histoire d'Einstein?
--Oui, je crois que le lieutenant nous l'avait conté, mais je dormais à moitié ce jour-là, les cours de culture générale me semblaient horriblement ennuyeux à l'époque et se déroulaient souvent avant 16h du matin. Si je me souviens bien, Einstein avait élaboré sa théorie très jeune, mais, manquant tragiquement de culture scientifique, a dû recourir à des mathématiciens professionnels pour la démontrer. Il a dû pour cela apprendre à obtenir du milieu scientifique une considération qu'on n'aurait jamais accordé à un obscur employé du bureau des brevets suisses, et a utilisé pour cela diverses méthodes. Et il a utilisé les mêmes méthodes pour convaincre Roosevelt de financer les recherches sur l'atome en envoyant la fameuse lettre de 1942 proposant la fabrication de l'arme nucléaire. Je vois ce que vous voulez dire.
--Et le plus drôle est qu'Einstein avait raison, du moins à son époque! Mais, par orgueil, il a utilisé toutes les méthodes qu'il a pu imaginer pour faire de sa vision une réalité. Et de ce fait, l'héritage le plus durable qu'il nous a laissé est l'arme atomique et non pas la théorie de la relativité, dont on a depuis démontré les limites. Il nous faudra des milliers d'années pour effacer les traces et les douleurs, conséquences des actes d'Einstein, alors que soixante ans ont suffi pour que sa vision, le seul leg dont l'homme aurait eu l'utilité, soit dépassée par la réflexion collective du milieu scientifique revigoré par les résultats de ses travaux. Les confucianistes et Socrate avaient tous découvert cette loi élémentaire selon laquelle l'effet de bord peut primer sur l'effet désiré et nous sommes encore en train de nous demander s'il faut accélérer ou maintenir le rythme de l'innovation, sans jamais prétendre remettre quelque supposé acquis en cause.
--Mais ne pensez-vous pas que quelqu'un d'autre l'aurait fait à sa place si Einstein ne l'avait pas fait? Les scientifiques sont éduqués à rechercher des budgets par tous les moyens, non? Nous n'avons que ce que nous méritons, si je ne me trompe.
--Certes, mais disserter sur le possible est inutile, car impossible. Et disserter sur la nature profonde des scientifiques tout autant. Par contre, constater que le choix d'une méthode pour parvenir à un objectif n'est jamais innocent est pertinent. Et constater que si chaque aspirant-révolutionnaire avait réfléchi ne fût-ce qu'une seule seconde à ce que j'énonce actuellement, il ne pourrait prétendre de bonne foi vouloir le bonheur du peuple. Et constater qu'à maintes époques, savoir était une qualité suffisante pour finir brûlé, crucifié ou empoisonné. Croyez-vous vraiment que les anciens étaient cruels par essence?
--Vous voulez dire que la seule chose importante est la méthode et non pas l'objectif? Vous prétendez nier l'utilité de toute idéologie?
--Il est très rare quand on entreprend de suivre une méthode que l'on sache réellement où elle mènera: regardez par exemple à quoi nous a mené Einstein! Et à quoi nous ont mené tous les savants fous de toutes les époques! Vous connaissez les effets de bord, je suppose. Existe-t-il un moyen informatique réel qui n'ait aucun effet de bord à quelque niveau que ce soit?
--Bien sûr que non. C'est matériellement impossible. Aucun système ne peut s'isoler complètement d'un mécanisme imposé par une force extérieure sans être durablement modifié et il n'est jamais prouvé qu'il soit à nouveau isolé après ajout, à supposer qu'il l'ait jamais été.
--Hé oui, l'absence d'effet de bord n'existe que dans la tête des scientifiques, dans le monde des modèles, pas le monde réel. À peine matérialisée, l'évidence scientifique génère inévitablement des effets de bord. En conclusion, je dirais même que toute méthode ou objectif théorique est innocent tant qu'il reste théorique. C'est quand on chercher à l'appliquer qu'il convient de réfléchir à la présence possible d'effets de bord.
--Mais étudier l'ensemble des effets de bord possibles est un problème insoluble! Est-ce une raison pour renoncer à toute évolution?
--Certes non, mais est-ce une raison pour ne pas utiliser toutes les cervelles possibles pour tenter de détecter ces fameux effets de bord avant de construire des machines infernales, et savoir avant tout ce que nous apporte réellement toute innovation? Et pour cela, toutes les cervelles, tous les systèmes de pensée sont utiles. C'est pour cela que toute réflexion, aussi puissante qu'elle soit, doit être confrontée à l'intelligence collective la plus vaste possible avant sa mise en oeuvre! Et qu'il ne faut jamais refuser de prendre du temps pour réfléchir! Et qu'il faut donner à chacun les moyens de réfléchir et contribuer à la réflexion collective.
--Vous croyez sérieusement que votre vision est réaliste? Je veux dire qu'un jour vos théories seraient applicables dans le monde réel?
--Ce jour est certainement lointain, mais viendra bien tôt ou tard si nous ne nous faisons pas péter la gueule avant.
--Dites-moi, Orcam, vous croyez à ce que vous dites?
--C'est pour moi l'évidence.
--Ça tient la route. Évidemment, dans ce contexte, il est difficile de circonscrire le problème. Hmmm... Mais je comprends vos réticences naturelles face au Projet Pandora. Faire revivre un binaire inconnu, même dans la cage la plus robuste que l'on puisse imaginer a dû vous faire dresser les cheveux sur le crâne.
--Oui: je ne savais pas pourquoi j'avais peur, mais je savais qu'il était prudent d'avoir peur. Je suis intimement convaincu que nul ne sait réellement comment fonctionne ce monstre. Schoelcher est capable de tenir le même raisonnement que moi en une fraction de seconde avec ses seules tripes: je ne comprends pas, donc ce n'est peut-être pas bon, donc je n'en veux pas et je l'écrabouille de mon disque.
--Allons bon, il a bien été programmé, ce monstre.
--Et par qui a-t-il été programmé? Tout ce qui vient de l'E-Empire est programmé par des cohortes de programmeurs qui ne dialoguent que par échanges de mémos CTF relatifs à la conformité du code livré à des spécifications établies à l'étage du dessus en fonction de cahiers des charges flous eux-mêmes issus des fantasmes d'un département marketing délibérément maintenu hors-contact de toute réalité pour ne surtout pas altérer leur stricte lecture des études de marché. Autant donner à des singes le pouvoir de choisir ce qui est bon ou pas pour l'humanité. Vous rendez-vous compte qu'ils ont probablement réellement perdu le code source de produits que des millions de gens utilisent encore?! C'est totalement irresponsable: ils répandent dans le monde des outils incompréhensibles car complexes, parfois incapables d'accomplir l'usage pour lequel ils ont été théoriquement conçus, sans même que personne n'ait jamais réfléchi aux conséquences marginales de leur mise en oeuvre à supposer que leur réalisation ait été parfaite, ce qui est fréquemment contestable. C'est cette méthode qui est réellement dangereuse et pas l'objectif qu'ils poursuivent, quel qu'il soit!
--Si je vous suis, en gros, certains des nôtres suivant les mêmes méthodes que celles qui ont fait le succès de l'E-Empire risquent d'amplifier leurs effets de bord connus et inconnus?
--Et que croyez-vous que vous êtes en train de faire, mon jeune ami? Vous êtes en train de me suivre pour réparer les dégâts des savants fous de la Rébellion. Ne préféreriez-vous pas discuter au bar du CaLUG?
--Ha, ma fois, certes oui. Ça me rappelle cette vieille histoire selon laquelle les ingénieurs systèmes et toute la clique technotroïde n'existent que pour ramasser les poubelles de leurs utilisateurs.
--Mrrff, moui, enfin plus ou moins, quoi que. Ce n'est pas l'objet. Voilà, vous savez tout. Maintenant, vous comprenez aussi que si, comme je l'espère, nous parvenons à sauver les nôtres des griffes de Barney et Igolio, je compte sur vous pour participer à l'établissement des conclusions que nous devrons tirer de tout cela.
--Orcam, je vous aime bien, mais vos considérations politicardes m'ennuient au plus haut point. Vous arrive-t-il parfois de prendre quelque chose à la légère?
--Rarement, et c'est une qualité que j'envie à votre jeunesse, mon ami. Vous changerez, croyez-moi, vous changerez en vieillissant. Mais l'important pour le moment est de faire le travail qui vous attend.»

Jean jugea bon à cet instant de revisionner les clips vidéo associés au rapport sur l'incident Pandora.

«Une chose encore, Orcam.
--Hmmm?
--Je vous déteste, vous et vos semblables.
--Vous ne mériteriez nul respect si tel n'était pas le cas. Faites-moi donc le plaisir d'aller un jour plus loin que je n'ai jamais été. Étudiez donc un peu en attendant. Ce bistrot manque terriblement de filles et la carte des bières ne se renouvelle pas beaucoup ces temps-ci.»


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Fiche mise à jour le mardi 18 mars 2003.
Thomas Nemeth
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