L'Histoire des Pingouins

- Par Antoine Bellot -
Épisode XXVI
Fer et feu

Sartre était un philosophe, c'est-à-dire le plus souvent quoique pas uniquement, un être énonçant des truismes en un langage si hermétique, qu'ils eussent aussi bien pu être proférés en finno-ougrien ou en sanscrit sans paraître pour autant moins intelligibles au commun des mortels.

MachiN in http://www.zipiz.com/kronik, circa MM.

«Très honoré de vous rencontrer enfin, Maître D'Jian.»

Le tout petit homme au visage de papier mâché arborait un sourire qui semblait à la fois contrefait et naturel, derrière d'immenses lunettes aux verres parfaitement circulaires. Jean se souvint des avertissements d'Orcam: Ziang était de culture sino-javanaise et réputé pour son extraordinaire aptitude à percevoir des subtilités techniques invisibles aux yeux des experts les plus aguerris, voire même percevoir au fond d'un code des subtilités dont l'auteur lui-même n'avait pas conscience. Ce qui rendait le javanais difficile pour les européens était, entre autres choses presque inimaginables, l'existence de styles et de termes différents selon au moins quatre circonstances: les circonstances formelles ou informelles d'une part, et dans chaque cas existait un sous-style selon si l'on parlait de soi normalement devant un inférieur ou de manière humble une personne de rang équivalent ou supérieur. Évidemment, ces finesses n'existaient que de manière très grossière aux yeux des javanophones dans les langues européennes et l'on pouvait mesurer l'effort considérable d'adaptation que devait représenter pour une telle personne de renoncer à ce qui étaient sans doute à ses yeux les fondements essentiels de toute civilisation. «L'humble Ziang» selon le nom qu'il se donnait lui-même, avait démontré sa capacité à se placer au-dessus des règles essentielles qu'il ne pouvait que viscéralement ressentir du fait de ses origines et mettait un immense talent fruit d'un grand travail au service de nobles causes. Plus encore, cela lui semblait aussi naturel et évident que la notion de liberté d'expression semblait à un européen. Jean se sentait assez désemparé face à toute cette complexité et ne savait à vrai dire comment s'attirer la sympathie de cet homme dont il aurait désespérément besoin.

Il lui vint à l'esprit que sans doute les motivations supposées machiavéliques des hordes neuneutes vis-à-vis des rebelles étaient sans doute les mêmes et se souvint avec horreur de l'impression d'immense mépris que lui inspiraient les hordes, avec leurs puériles tentatives d'attendrir les rebelles pour les intéresser à leurs petits problèmes. Cette fois, le neuneu, c'était lui. Lui qui avait cru franchir un immense pas en avant en rejoignant enfin le coeur de la Rébellion se trouvait désormais aussi désemparé qu'un pauvre zélote touchant du doigt pour la première fois de sa vie un châssis Man Drake VII+. Une seule chose pouvait le sortir d'embarras: admettre son ignorance, sa probable stupidité, aller au fond des choses et ne pas croire comprendre mieux qu'autrui ce qui était bien ou mal, juste ou injuste, vrai ou faux.

«L'honneur de vous connaître est pour moi immense, humble Maître Ziang. Pardonnez mon immense ignorance et mes travers. J'ai plus à connaître de vous que vous de moi, vous qui parlez ma langue et fréquentez les miens. Je loue les circonstances qui m'ont permis de vous connaître, malgré leur côté éminemment tragique et promets de faire de mon mieux pour me montrer digne de votre présence.»

Le petit homme rit: «Point trop n'en faut, point trop n'en faut, jeune homme. Je sais assez bien comment sont les vôtres et je vois que vous êtes à la hauteur du portrait qu'on m'a décrit de vous. Évitons les politesses inutiles. Je vous remercie d'avoir pensé à torturer le moins possible ma vieille âme, mais, voyez-vous, je ne fais qu'exprimer de temps à autre ma différence en me baignant un peu dans ma culture et les joies du temps passé. Il est bon, parfois, de se sentir un peu compris, aussi puéril que cela puisse paraître. Mais venons-en aux faits.»

«Bien, humble Maître Ziang.»

«Point de fariboles inutiles: appellez-moi Ziang, tout simplement. J'ai longuement parlé avec votre ami Chico au sujet des assistants impériaux. Son savoir est grand et je pense que ces créatures sont très puissantes, car elles n'ont pas de structure fixe. Il n'existe pas à mon avis de méthode strictement prévisible pour les calmer. Pourtant, vous êtes parvenus une fois à les maîtriser: comment avez-vous donc fait? Réellement, je veux dire?»

Jean réfléchit longuement.

«Je crois que ces créatures ont des motivations avant tout ludiques, Maître Ziang.»

«Ludiques?» Ziang ne semblait pas très étonné «Vous voulez dire qu'elles jouent?»

«Pas exactement. Je crois qu'elles sont conçues pour distraire leurs utilisateurs. La méthode la plus simple pour cela est d'être réellement imprévisible, disposer de multiples moyens d'amusement, essayer diverses méthodes pour distraire leurs interlocuteurs et que le seul moyen de les convaincre de faire quelque chose est de faire en sorte qu'elles croient que ce puisse être amusant pour elles et soi dans l'absolu.»

«Mais pourtant, ce sont en théorie des outils de travail, de productivité, ne croyez-vous pas?»

«En théorie, Maître, mais je crois que l'E-Empire a pour stratégie de vendre des produits qui ont l'air sérieux, mais en fait jouent aussi sur les motivations ludiques des personnes qui recommandent leur achat. Et peut-être aussi sur la motivation égoïste de gloire et de valorisation des prescripteurs, comme on dit en marketing.»

«Tout ceci est sensé, jeune D'Jian. Mais votre ami Chico pense que ces assistants ont également d'autres objectifs, plus secrets et moins avouables, venant du coeur de l'E-Empire lui-même.»

«C'est probable, Maître, mais je ne sais pas si c'est très important pour le problème qui nous occupe. Certes, le sujet est intéressant, mais Orcam m'a expliqué que ma présence ici avait pour but principal de résoudre un problème.»

Ziang rit: «Vous autres européens avez décidément le chic pour aller droit au but, parfois. Après tout vous avez raison, bien sûr. Il faut réparer d'abord. Mais nous rediscuterons de cela après si vous le désirez.»

«Ce serait un honneur pour moi, humble Maître Ziang.»

«Donc, si je vous comprends bien, vous prétendez que vous avez retourné ces créatures à votre avantage en les incitant à faire ce que vous vouliez sous des motivations apparemment ludiques, mais parfaitement préméditées, en fait?»

«En gros, oui... Ou plutôt, je ne savais pas trop bien ce que je faisais à ce moment. Mais j'ai pensé à tout ce que nous voyions dans l'Ether d'habitude: des provocateurs patentés qui cherchent à nous faire perdre patience, des égoïstes mal élevés qui cachent maladroitement leurs motivations derrière de grands discours, le tout au milieu d'une foule de gentils bidouilleurs fous plus ignorants les uns que les autres. J'ai pensé que tous ces gens, amenés à nous par l'E-Empire, ne pouvaient guère qu'être à l'image que se font les impériaux de la mentalité de leurs clients: une majorité de gadgetophiles désoeuvrés et une petite minorité de machiavels technopathes. Accéder à l'Ether est encore de nos jours difficile et assez sélectif quoi qu'on en dise. La ménagère de moins de 50 ans est encore un individu rare sur les réseaux. Je me suis dit simplement que ce n'était que le reflet de ce que les impériaux perçoivent sincèrement de la société: du pain et des jeux, en oubliant tout le reste.»

«Vous pensiez à tout cela quand vous avez retourné les assistants impériaux pour sauver votre ami?»

«Ho que non. Mais en y réfléchissant bien... Ça me semble désormais logique. Le plus drôle est que c'est aussi ma motivation ludique qui m'a permis d'y arriver.»

«C'est aussi ce que je pense, jeune D'Jian. Et c'est surtout de cela dont nous avons actuellement besoin. Un peu d'air frais dans nos cours confinées de vieux sages. C'est pour cela que j'ai insisté pour que vous veniez diriger cette opération de récupération.»

Jean n'était pas très étonné de cette demi-révélation.

Ziang reprit: «Vous avez visionné les bandes, je suppose? Qu'y avez-vous observé?»

Jean se remémora les scènes enregistrées par les caméras de surveillance.

Au début, il y avait ce chirurgien, contemplant d'un air distrait Barney, qui semblait à moitié assommé, comme groggy et tapait sans discontinuer contre les bords de la fenêtre dans laquelle il était confiné, hurlant d'une voix plaintive et sourde qu'on lui ouvre la porte. Les assistants vaquaient à leurs activités habituelles, jetant de temps à autre un oeil à la créature qui semblait percevoir leur regard (bien que cela soit a priori impossible). Puis de longues heures s'étaient écoulées. Les techniciens se succédaient, traversant au gré des rondes les sas de décontamination. Il y avait aussi Orcam, qui avait veillé de longues heures derrière la vitre blindée et avait fini par se lasser, épuisé. Les deux autres officiers étaient partis bien plus tôt, certains de laisser une situation entre les mains de spécialistes compétents. Barney avait semblé se lasser de taper contre le carreau restant amorphe et avachi de longues heures durant sur le bord de sa fenêtre.

Personne n'avait remarqué qu'au bout de quelques jours, Barney avait sorti une espèce de trombone de sa poche avec lequel il semblait jouer à le tordre et le détordre sans fin entre deux interminables siestes. Jean avait été horrifié à la seule apparition incompréhensible du trombone, mais ceux qui regardaient d'un oeil distrait les caméras à cet instant n'avaient pas semblé considérer qu'une telle surprise soit anormale pour des assistants impériaux. Les commentaires désabusés des gardes parlaient de «code incompréhensible et complexe, véritable saloperie impériale, on laisse vraiment faire n'importe quoi aux codeurs dans l'Empire!», mais personne n'avait vraiment cherché à analyser le fond des choses ou même suggéré qu'on interrompe le programme pour quelque raison que ce soit (il faudrait d'ailleurs demander à Orcam ce qu'il faisait, à ce moment-là?). Jean pensait que la peur de paraître inutilement angoissé se lisait dans les rapports rageurs, mais qui ne remettaient rien en question dans un programme décidé à un plus haut niveau que celui des simples exécutants.

Bien entendu, le trombone façonné par Barney avait fini par reprendre vie sous la forme d'un minuscule Igolio, faisant ses premiers pas autour de Barney qui semblait toujours aussi fatigué. Jean avait noté qu'Igolio avait, à son tour, très rapidement commencé à fabriquer des petits objets dans le minuscule environnement qui les entourait. Une table de mixage, bien sûr, puis une splendide collection de vyniles, une casquette des New York Ugly Bears et avait très rapidement commencé à jouer du Rap sur le jeu de platines qu'il s'était fabriqué. Du haut-parleur assourdi sortaient petit à petit des musiques de plus en plus mélodieuses, medleys tout d'abord malhabiles, puis de plus en plus affirmés de standards disco des années 80 (Jean se souvenait leur avoir appris ces musiques de l'époque kitch de son adolescence). Les heures, les jours passaient et, un jour, un technicien avait discrètement monté un peu le son, sans doute pour égayer l'ambiance sordide du laboratoire. Barney semblait avoir repris un peu de vie et s'essayait à son tour à la dance, ayant à son tour fabriqué une sorte de survêtement synthétique jaune et rouge. Les heures et les jours passant, les techniciens semblaient de plus en plus amusés par le manège des deux lascars dans leur fenêtre. Les commentaires de la garde devenaient de plus en plus amusés et c'est alors que survint l'accident.

Un technicien, apparemment seul (alors que les consignes exigeaient la présence permanente de deux personnes), semblant s'ennuyer à mourir, avait tout d'abord élargi la fenêtre de Barney et Igolio, pour se distraire en plain écran de leur incroyable spectacle de «Ola» et de «Asa» (ils avaient, entre-temps, redécouvert les bases élémentaires de la musique cubaine et andalouse on ne sait trop comment, sans doute une résurgence de code enfouie par un de leurs programmeurs). Le garde de service n'avait rien noté de remarquable selon la main courante. Le technicien s'était installé sur une chaise pour regarder le spectacle de plus en plus endiablé de Barney et Igolio déchaînés, puis s'était emparé de son téléphone portable.

Selon divers témoignages, il avait appelé une bonne douzaine de ses collègues pour les inviter à voir le spectacle et quatre d'entre eux avaient abandonné leurs obligations pour rentrer dans le laboratoire (au mépris des consignes élémentaires de sécurité). Et ce qui devait arriver arriva. L'un d'entre eux, un peu éméché par la bière qu'ils avaient amené, avait ouvert la cage logicielle.

Jean ne pouvait s'empêcher de penser que si lui, Chico, ou même simplement Schoelcher avaient été là, rien de tout cela n'aurait pu arriver. À un moment où à un autre, ils auraient fait quelque chose pour arrêter le massacre. Mais personne n'avait agi.

À peine libérés, Barney et Igolio s'étaient transformés en immenses créatures de fer et de flammes, images cauchemardesques de leur apparence originelle, tout en émettant sur le haut parleur de leur cage un chant strident, d'une intensité inouïe, que l'enregistrement imparfait avait du mal à reproduire (d'autant plus qu'une note technique du service audiovisuel précisait qu'ils avaient délibérément écrasé le spectre des fréquences réellement enregistrées pour permettre une analyse sereine par les auditeurs sécurité). Les cinq techniciens présents s'étaient effondrés de douleur sur le sol et les caméras automatiques avaient enregistré le moment ou Barney et Igolio prenaient petit à petit contrôle de tous les équipements électriques à leur portée, étendant leurs tentacules jusqu'aux caméras elles-mêmes, marquant la fin des enregistrements.

Le rapport concluait sur le fait qu'en théorie, la contamination avait été contingentée au seul laboratoire, mais qu'il était impossible d'en être réellement certain, dans la mesure où personne ne savaient réellement de quoi étaient capables les deux créatures déchaînées. Une pléthore de rapports émis par des tas de gens très compétents avaient émis maintes conjectures et théories sur la possibilité ou l'impossibilité pour du code binaire impérial de reproduire du code exécutable ELF ou divers autres modèles exécutables, mais force était de constater que ce n'était pas dans l'absolu impossible et qu'en fait, malgré l'arsenal de science déployée et le nombre incroyable d'arbres abattus pour la rédaction de rapports intermédiaires, personne ne savait réellement rien. Orcam avait d'ailleurs barré l'un des plus volumineux d'une mention manuscrite sans équivoque: «Bullshit».

Barney et Igolio s'étaient également emparés de l'intercom entre le laboratoire et l'observatoire derrière la vitre blindée. Ils avaient proposé qu'un homme, seul et nu, entre dans le laboratoire récupérer les cinq techniciens par les oreilles desquels s'écoulaient de minces filets de sang. Orcam lui-même avait procédé à l'extraction des corps hors du laboratoire. Amenés au service médical, ils avaient été rapidement soignés, mais présentaient désormais des signes d'une démence similaire à celle qui affectait Karim. Les deux créatures avaient alors demandé à parlementer avec un humain par l'intermédiaire d'un casque à électrodes impérial, tout en expliquant qu'elles avaient le temps pour elles et qu'elles se répandraient dans toute la base si on menaçait de leur couper l'alimentation électrique.

Personne n'avait osé affirmer que c'était impossible. Personne d'ailleurs ne prétendait plus avoir jamais initié le projet Pandora. Les grands penseurs de la Rébellion étaient étrangement aux abonnés absents, occupés à diverses conférences et actes de nécessaire évangélisation auprès de la presse, des ministères, des gens très importants, laissant les obscurs, à l'arrière, prendre leur destin entre leurs mains.

Jean soupira. Ziang le regardait, l'observait, semblant guetter toute idée nouvelle, aussi faiblement exprimée qu'elle soit, apparaître sur son visage.

Mais Jean ne ressentait plus rien, presque plus rien. Il ne savait pas quoi faire et pourtant, il savait qu'il fallait le faire. Bien sûr, là haut, tous les gens importants attendaient qu'il aille dans la salle parler aux monstres, les ramener à la raison... Ou bien quoi encore d'ailleurs?

«Que voulez-vous réellement que je fasse, Ziang?
-De votre mieux, mon jeune ami, rien de moins.», répondit Ziang.


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Fiche mise à jour le mardi 18 mars 2003.
Thomas Nemeth
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