L'Histoire des Pingouins

- Par Antoine Bellot -
Épisode XXVIII
Aurore, malheur

Malgré la diversité apparente des amusements qui semblent m'attirer, ma vie n'a qu'un objet: elle est tendue tout entière vers l'accomplissement d'un grand dessein. J'écris l'histoire des Pingouins.

Anatole France: l'île des Pingouins

Bulldozer in «Bulldozer», 1981.

«Le CaLUG est détruit?»

Orcam baissait les yeux, évitant le regard de Jean. «Personne ne comprend ce qui s'est passé. Il est probable que, d'une manière ou d'une autre, l'E-Empire a localisé le CaLUG. Nos derniers rapports indiquent qu'un commando recruteur d'élite, mené par Sacha Von Daum en personne et une courtisane non-identifiée, a débarqué sous la protection d'un écran impérial dernière génération. Leur intention a clairement été d'opérer un raid pour la capture d'esclaves de SSIIs. Toutes les jeunes recrues ont disparu et sont probablement en cours de reformatage dans quelque atelier impérial.» Orcam tourna la tête vers le capitaine Kremps, dont l'accoutrement indiquait qu'il revenait très récemment d'une mission de reconnaissance en Ether. Kremps plongea son regard gris acier dans les yeux de Jean.

«Il n'y a plus rien à faire. Les serveurs ont été reformatés et nos scans sont formels: les châssis sont désormais aux mains de l'empire. Nul doute que la plupart des recrues finiront leur vie dans les camps de travail impériaux à quelque besogne atroce, administration de base de données, copies de logs ou Dieu sait quelle horreur qu'ils inventeront d'ici là.»

Jean sentait monter en lui un immense désespoir. Le peu de temps qu'il avait passé au CaLUG semblait pour lui un siècle, une existence entière. Tous ceux qu'il avait connus étaient peut-être morts, disparus ou pire encore. Il ne savait que trop ce qu'impliquait de se voir condamné à travailler éternellement pour l'Empire. Il avait vu les ravages dans les yeux de son ami Karim. L'argent, la matérialisme, le je-m'en-foutisme bâtiraient plus sûrement la cage que nul endoctrinement, et l'énergie de nouveaux esclaves impériaux, bientôt zélotes, accorderait à l'empire de nouvelles victoires, de nouveaux horizons, de nouveaux profits. Rien d'autre n'importait à leurs yeux.

«Ta place est avec nous, désormais» reprit Kremps. «Sois le bienvenu.»

«Sait-on ce que sont devenus Schoelcher et les autres?»

Orcam osa sourire, mi-figue mi-raisin.

«Je doute qu'ils aient pu capturer le vieux Schoelcher et quelques autres: ils ont vu des choses bien pires que ce qui se passe aujourd'hui. Mais encore une fois, ils ont eu nos élèves.»

«Ce n'est pas la première fois que cela arrive?»

«Qu'est-ce que tu t'imagines?» explosa Kremps «que nous sommes des saints, que nous vivons d'amour et d'eau fraîche? Nous travaillons tous pour l'empire, d'une manière ou d'une autre! Qui te fournit réellement l'accès à l'Ether selon toi? Nous cherchons simplement à préserver une petite indépendance, une petite place au soleil. Il arrive parfois que certains d'entre nous ou quelques élèves passent une bonne fois pour toutes du côté obscur, mais c'était encore assez rare, du moins jusqu'à présent. Nous devions nous aussi payer la dîme, en chair et en sang pour avoir simplement le droit de vivre! Autrefois, nous avions un peu de temps pour préparer les nôtres à cela.» dit-il en jetant un regard vers Chico, silencieux au fond de la pièce.

Jean remarqua alors sa présence, jusqu'alors discrète et effacée. Chico s'agita nerveusement sur son siège.

Kremps continuait, imperturbable: «Maintenant, voilà qu'ils opèrent des raids flibustiers sur les bases autonomes! Je savais qu'il leur fallait de la viande, de la viande et toujours de la viande pour faire tourner leurs cochonneries de logiciels codés par leurs chimpanzés lobotomisés, mais à ce point là, jamais! Orcam, on ne peut pas laisser faire ça!»

Orcam restait silencieux. Jean prit la parole:

«Qu'est-ce que ça changerait, Kremps?»

«Rien» soupira dans son coin Chico que personne n'écoutait jusqu'alors.

«Ha!» hurlait Kremps «Vous n'êtes que des lâches. Il faut leur pourrir la vie, comme jamais; il faut les détruire, les anéantir, retourner leurs merdouilles de logiciels contre eux!».

Orcam prit la parole: «N'oublies pas que les deux camarades que tu insultes sont des spécialistes du problème.»

«Et alors!? S'ils ne veulent pas le faire, n'ai-je pas le droit d'essayer de les convaincre?! Venez avec moi, à l'atelier d'armement, votre savoir-faire sera précieux. Des types comme vous sont rares chez nous. Nous pourrions leur foutre une rouste comme jamais ils n'en ont vu!»

«Non, Kremps» reprit Jean. «Détruire ne rendra pas ce que nous avons perdu.»

Chico hocha la tête.

Kremps secoua la tête: «C'est votre choix. Mais je crois que nous n'avons plus rien à nous dire alors. Si je croise Schoelcher, par là-bas, je lui passe un message?»

Jean hésita: «Oui. Dis-lui que je vais bien. Dis-lui merci du fond du coeur. Dis-lui que j'irai aussi loin que je pourrai et qu'un jour, je reviendrai, que nous boirons ensemble quelques bières.»

Kremps sourit. «Nous serons au moins trois, je pense. À bientôt, mon ami. Ma vie est là-bas et je n'en sortirai que les pieds devant.» Il tourna les talons, s'élança en courant vers la porte en mettant son casque de pilote, marmonnant discrètement par radio quelques ordres au centre d'envol.

Orcam resta silencieux un instant, perdu dans ses pensées. Puis, sortant de sa rêverie, il parla.

«Autant que vous le sachiez tout de suite. Les nôtres pensent que l'heure de la bataille finale est proche. L'Ether dans son ensemble vacille sous le poids du conflit. Personne ne désirant partir, il va falloir nous battre et il n'est pas certain que le combat sera loyal.»

Il reprit:

«Autant vous dire que d'expérience, il me semble qu'il n'y a rien à faire. Quand l'empire veut un territoire, il y met toujours les moyens suffisants pour l'obtenir. Il en a été ainsi de la Toile et encore avant du Temple Solaire, des antiques maîtres d'outre-Atlantis et de tout le reste. Toujours il s'est trouvé des gens pour leur ouvrir la porte, pour le meilleur et pour le pire. À chaque fois les nôtres furent dispersés, perdus, pour se retrouver ailleurs, éparpillés, mais toujours unis par l'évidence, sur de nouveaux territoires.»

Orcam soupira. «Même notre base, qui nous a coûté tant d'efforts, tombera un jour. Tout simplement parce que nous ne cherchons à prendre le territoire de personne, mais que d'autres voudront toujours s'approprier les territoires que nous créons. La violence n'est jamais une solution. Il nous faudra partir, un jour ou l'autre.»

Chico et Jean ne trouvaient rien à redire à cela. Ce n'était qu'évidence.

«Je ne t'ai même pas salué, au fait, vieux frère» déclara Jean en rigolant. «De quel antre viens-tu, cette fois-ci?»

Chico soupira: «Les îles commençaient à m'ennuyer. Tout y est trop simple, trop tranquille, et j'en avais ras la couenne de torturer mes châssis impériaux. Et toi, alors, que deviens-tu? Tu as bien changé, tu prends de l'assurance et on me dit que tu es une étoile filante de la Rébellion désormais?»

«Je fais ce que je peux pour apprendre.»

«Ha, ma foi, si toutes les recrues étaient comme toi! Mais tu apprends vite, très vite. Tu viens de voir Ziang, je crois. Curieux homme, non?»

«Sûr. Il est curieux de s'entendre présenter l'univers à sa manière.»

«Il a dû te faire le coup des fleurs, non? C'est son truc favori. Il a l'air bizarre, comme ça, mais c'est un drôle de philosophe. Je n'ai jamais vraiment pu imaginer ce qu'il pense vraiment, c'est à croire qu'il passe son temps à jouer.»

«Je crois que c'est ça: il joue, il joue de tout, de nous, et rit du reste.»

Le témoin de radio se mit à clignoter frénétiquement. Orcam se jeta sur le communicateur. «Central, ici Central, capitaine Orcam, à vous.»

«Central, ici Jaguar, nous sommes en vue d'une escadrille impériale au point Hot16. C'est un débarquement, ils sont nombreux: le point d'entrée est lk452cv145.spambuck.idnseth.com. Vautour arrive en soutien, mais me signale que leurs robots à chartes sont toujours hors d'usage. Où est le croiseur loupi, nom de Dieu?
--Jaguar, ici Central. Ne comptez sur personne: vous êtes seuls avec Vautour dans ce quadrant.
--Central, ici Jaguar, nous ne pourrons pas faire face, ils sont trop nombreux: ils sont escortés de hordes neuneutes équipés de missiles techniques Man Drake VIII. Nous demandons l'autorisation d'emploi de la procédure GdM, du cancel et du supersedes!
--C'est hors de question, Jaguar. L'usage des atomiques est réservé à Control! Si vous voulez votre morceau d'espace, vous ne devrez jamais vous plaindre de ce qu'il adviendra s'il est vôtre! Faites preuve de discipline, organisez-vous et résistez pied à pied.
--Central, c'est impossible: nos plonks sont à bloc et nos pilotes épuisés. Nous allons devoir décrocher, avec ou sans le support des Vautours.
--Repliez-vous sur Central si vous ne pouvez résister, mais il n'appartient qu'à vous de prendre en main votre destin. Bonne chance.»

Orcam raccrocha le commutateur. «Sale temps, en ce moment. Les incidents de frontière s'étaient calmés, mais reprennent de plus belle. Ça doit être l'hiver qui irrite un peu tout le monde.»

«Orcam?» demanda Jean.

«Hmmm?
--Je dois aller négocier avec Igolio et Barney.
--Ha oui, c'est vrai... C'est par ici. Chico tu viens avec nous?
--Ha je ne veux rater ça pour rien au monde!»

Orcam fit mine de ne pas remarquer le témoin du communicateur qui clignotait frénétiquement à nouveau. Il passa la porte du Central, suivi de Jean et de Chico.

Ils passèrent un premier sas, s'avançant dans un couloir obscur. Chico demanda à Jean:

«Au fait, tu comptes faire quoi, au juste?
--Ben, appliquer le plan B!
--Ho non, tu vas pas te la jouer à la Schoelcher!
--Ben si, comme d'habitude: on improvise, on s'adapte, on domine. Tu as une meilleure idée?
--Hmmm: si je peux me permettre, je te suggérerais bien me laisser rester en garde avec la main sur le gros bouton rouge.
--Le quoi?
--Haaaaa... Tu ne connais pas la totalité du plan, alors: dans le plan, il y a toujours un gros bouton rouge pour tout arrêter quand ça merde.
--Ha oui, c'est une bonne idée, ça. Je vais devoir utiliser le casque à trodes impérial. Tu devrais te mettre à côté et arracher le câble au besoin.
--Très bien, ça! Un truc simple, efficace, pas très sophistiqué: on dirait du Schoelcher. Je suis sûr qu'il serait fier de toi.»

Jean sourit. «L'informatique, c'est simple, en fait.»

«Ce sont les conséquences qui sont complexes.
--Pourquoi tu ne leur as pas dit ça, aux impériaux?
--Bah. Je ne cesse de leur dire, mais ils ne me croient pas. Enfin, ils font semblant de ne pas comprendre. C'est beaucoup plus valorisant pour eux d'empiler, empiler sans cesse des strates et des couches par dessus des couches. Et puis bon, je ne vais quand même pas mordre la main qui me nourrit.
--Je ne te savais pas si vénal!
--Pffrrr: foutaises. Je ne suis pas vénal! Je ne me prive pas de leur machouiller gentiment la paluche de temps à autre. J'ai beau leur dire que mon seul vrai travail est d'assumer les conséquences de leur imprévoyance, ils font semblant de ne pas me croire.
--Et tu t'en sors comme ça? Tu arrives à vivre en paix avec toi-même en laissant tes patrons dans l'erreur?
--On ne fait pas le bonheur des gens malgré eux. Et, à vrai dire, ils savent très bien ce qu'il en est d'une part... Et surtout...
--Oui?
--J'adore les grosses voitures... Ça coûte cher, tu sais, les grosses voitures.
--C'est bien ce que je dis: tu es vénal, matérialiste de surcroît. Comment peux-tu survivre ainsi?
--Hmmm... Tu devrais sortir un peu à l'air libre, de temps en temps, chère étoile filante de la Rébellion. Tu verras, dehors, il y a des choses que tu as un peu oublié: le soleil, les filles, l'air pur, et les vaches folles!
--L'air pur? C'est pas un truc de RL, ça? C'est pas hors-charte?»


Épisode précédent
Épisode suivant


Fiche mise à jour le mardi 18 mars 2003.
Thomas Nemeth
back
Script (version 2.9.9-r9) fait en août 2000