L'Histoire des Pingouins

- Par Antoine Bellot -
Épisode XXXXI.II
Exode

Malgré la diversité apparente des amusements qui semblent m'attirer, ma vie n'a qu'un objet: elle est tendue tout entière vers l'accomplissement d'un grand dessein. J'écris l'histoire des Pingouins.

Anatole France: l'île des Pingouins

«Frères, nous perdons notre temps! Admettons-le une bonne fois pour toutes, la Rébellion est en déroute! Cette guerre nous a coûté nos meilleurs pilotes, a ravivé nos divisions, et désormais, nous voici à nous défier les uns des autres alors que l'Empire avance! Nos alliés se défient de nous. Ceux que nous avons inspirés, formés, instruits nous regardent avec dédain et créent leurs propres voies. Ils se sont emparés de nos idéaux, et désormais nous regardent comme des fossiles. Qu'avons-nous donc fait?»

Ziang semblait sourire, comme à l'accoutumée. Orcam paraissait nerveux, mais prit la parole.

«Comment pouvez-vous dire que nous perdons, alors que le fanion de la liberté n'a jamais dominé autant de lieux d'Ether?
--Certes, mais regardons les choses en face: ceux qui brandissent la bannière du Gnou amendent nos idéaux! Ils pactisent avec les serviteurs de l'Empire, ils renient nos textes les plus sacrés. Saint-Ignusse est conspué, rejeté des chapelles en lesquelles, autrefois, Déesse B et l'archange Gnou annonçaient en choeur les temps meilleurs.
--Leurs idoles ne sont plus exactement les nôtres, mais ne servent-ils pas les mêmes fins que nous? Ils vont au-delà de nos espérances et créent ce que nous n'avons même pas su imaginer. Devons-nous les renier s'ils servent notre noble cause? Nous devons-nous à nos idoles ou à nos idéaux? Qui sommes-nous pour prétendre régir ceux que nous avons formés pour nous succéder?
--Leurs voies sont impies! l'enseignement de Saint-Ignusse ne laisse aucun doute: le code doit être libre, tout code doit être libéré!
--Le code libre est-il notre fin, ou le moyen de construire un patrimoine inaliénable? Un code fermé peut devenir libre un jour, mais le code libre ne redevient jamais fermé!
--Vous divaguez, Orcam! Les générations futures s'épanouiront plus sûrement dans un monde duquel toute propriété sera bannie à la force de nos bras! L'ambition du Gnou est la réalisation immédiate de cet idéal et rien de moins!
--Pensez-vous que l'Ether oubliera jamais le message que nous avons porté? Pensez-vous que nous devrons toujours décider de ce qui sera bon pour un avenir que nous ne vivrons pas? Pensez-vous vraiment que construire des simulacres libres des produits impériaux est notre seule voie? Ne pouvons-nous innover? Devons-nous décider des voies que tous devrons suivre?»

Il devenait pour tous évident qu'il serait difficile de continuer en évitant d'aborder le sujet sensible du projet Pandora. Un sourd brouhaha de débats privés assourdis domina la salle. Ziang leva alors la main, et tous se turent immédiatement.

«Mes amis, mes frères, dit-il lentement, restons unis et en paix. Les doutes qui nous assaillent ne seront ni les premiers, ni les derniers.»

S'assurant de l'attention de l'auditoire, Ziang se redressa doucement.

«Les plus anciens d'entre vous savent que je servais nos idéaux avant que Saint-Ignusse, créateur d'EdMacs, lui-même ne définisse la voie qui nous fit connaître et nous connaître par-delà les cercles très fermés de quelques inspirés. Je souhaiterais ce soir vous parler de cette époque désormais fort lointaine durant laquelle l'un des nôtres inventa l'idole qui nous rallie aujourd'hui.»

Ziang se racla la gorge.

«Saint Ignucius était alors un jeune apprenti, travailleur, inspiré et si impatient, comme le sont tous nos jeunes apprentis. Loin de se contenter de notre enseignement, que nous savions pourtant suffisant, il décida de recréer ce qui existait déjà: un éditeur de textes. Je vous entends rire, mais à cette époque, nos anciens rirent comme vous de lui, pour de toutes autres raisons. Que croyez-vous que nous pensions alors? Un autre éditeur, disions-nous? Mais pourquoi faire, le nôtre est déjà bien suffisant! Nous savions tous que le Grand Oeuvre lui-même, Unix, avait été écrit par nos Très Grands Anciens pour fournir un outil économique et pratique pour traiter du texte. Par définition donc, un éditeur de textes pour Unix était inutile, sinon Unix n'aurait servi à rien et cela était évidemment faux. D'ailleurs, il avait déjà tant servi à cela que nos bibliothèques débordaient d'ouvrages écrits avec des éditeurs antérieurs au tout premier vihaille et pourtant tout à fait suffisants pour nos besoins d'alors. Autrefois, l'arrivée des éditeurs pleine page, consécutive à la généralisation des écrans cathodiques qui remplacèrent nos antiques télétypes et lecteurs de bande perforée, avait été décriée par nos vieux maîtres comme un progrès inutile qui n'aurait pour seule conséquence que d'introduire dans nos cercles instruits les sots et les ignorants qui ne savaient pas se contenter des outils par définition suffisants avec lesquels Unix lui-même avait été écrit. Qui se souvient encore de l'époque où les vieux maîtres conspuaient la légèreté avec laquelle pouvait programmer le jeune apprenti qui pouvait imprimer une quantité de textes illimitée sur son écran cathodique!»

Quelques rires fusèrent dans l'assistance.

«Devons-nous pour autant revenir en arrière? Force est de constater aujourd'hui qu'en cette assemblée, personne ne saurait utiliser les outils avec lesquels nos anciens bâtirent les fondations desquelles nos outils actuels dérivent. Cela vous rend-il mauvais pour autant? Je ne le crois pas.»

Orcam manifesta son impatience.

«Oui, jeune Orcam? demanda Ziang
--Maître Ziang, nous ne nions pas votre immense savoir, mais nous savons tout cela. Nous savons que l'apport majeur de Saint-Ignusse n'est pas son code ou ce qu'en firent ses différents disciples, mais ses textes qui permirent la libération du code, ainsi que ses actions décisives qui rallièrent à notre idéal la plupart des nôtres. Nous savons que nombre d'entre nous encore nient l'utilité du code que diverses chapelles soeurs dérivèrent du sien, bien que nombre d'entre nous n'auraient pas accédé au savoir si l'oeuvre logicielle de Saint-Ignusse n'avait pas existé. C'est par la réussite de son Oeuvre Évangile qu'il est cher à nos coeurs, et non pas par son savoir que le vôtre et celui de tant d'autres dépassent. Nous savons que vous et vos frères l'aviez mal jugé, et cela est normal, car vous ne le jugiez qu'à l'aune de son savoir, ou peut-être de son ignorance d'alors...
--Précisemment, l'interrompit Ziang.»

Orcam se tût.

«Saint-Ignusse était ignorant lorsqu'il inventa l'idôle Gnou. C'est parce qu'il ignorait bien des choses qu'il sût remettre en cause ce qui était pour nous les compromis de débats fort anciens. C'est aussi grâce à cela qu'il réussit à inventer ce que nous ne pouvions imaginer. Notre savoir nous certifiait que ce que faisait Saint-Ignusse était inutile, voire dangereux, énonça-t-il doucement, soulignant chaque mot. Nous n'avons compris que bien plus tard que nous avions peut-être tort, et c'est pourquoi certains d'entre nous vous ont rallié.
--Tort? reprit machinalement Orcam.
--Oui, car notre savoir, comme notre réflexion, est limitée. Seule l'expérience crée l'évidence, qui s'impose à nos vies plus sûrement que tout raisonnement. Et la bannière du Gnou qui nous unit est la preuve vivante du fait que parfois, c'est d'une apparente erreur au vu d'un raisonnement pourtant correct, mais fatalement limité, que jaillit l'avenir.»

Ziang se dressa, vif et raide.

«Si vous saviez combien d'élèves aussi talentueux que Saint Ignucius nous ont quitté malgré nos menaces, nos pleurs et nos manoeuvres. Combien d'entre eux ont tenté de créer de nouvelles voies, et surtout, combien d'entre eux ont échoué, malgré tous nos efforts pour les maintenir dans notre seule et unique voie. Mais quelques-uns réussirent. Vous connaissez les noms de ceux qui réussirent: Mc Kusick, Jollitz, Saint-Ignusse, et bien sur le jeune Linus, mais qui se souvient des noms de ceux qui ont échoué? Quelques-uns, plus jeunes, que je ne nommerai pas, sont précisément ceux que vous pointez du doigt. Parmi eux, qui peut prétendre être certain qu'ils aient tous tort à la fois? Nous ne savons parfois même pas nous-mêmes ce que nous avons appris d'eux, mais qu'avons-nous appris par nous-mêmes, qu'avons nous appris de ce bien précieux dont nous seuls disposons?»

L'auditoire restait muet.

«Et tout d'abord, quel est ce bien précieux dont nous seuls disposons?»

Un silence embarrassé régnait dans l'assemblée. Ziang ricana.

«Je connais au moins une personne qui saurait répondre, mais qui n'est déjà plus des nôtres, bien qu'elle ne le sache pas encore.»

Ses épaules se voûtèrent visiblement, lorsque il continua.

«L'expérience. Le temps qui a passé à travers nous telle la rivière en son lit. Ce bien qui est celui qui se passe de main en main, que nul ne peut s'approprier et que chacun détiendra un jour à son tour sans l'avoir ni demandé, ni mérité. Ce seul bien que nul ne régira jamais, que chacun peut rejeter mais dont nul ne peut prétendre ne pas avoir eu sa chance de posséder un jour: une vie passée, un lot de certitudes, d'erreurs et de regrets, emmêlés d'éphémères instants de gloire et de rêves enfouis.»

Il baissa les yeux, reprenant son souffle.

«L'expérience nous apprend que tout notre savoir est impuissant à écrire l'avenir! Saint Ignucius lui-même aurait été banni de notre chapelle si nous avions cru en des discours tels que ceux que j'entends proférer ici. Saint Ignucius avait l'âme torturée par une vision toute personnelle de l'avenir du monde qui troublait son étude du savoir! Mais nous croyions si fermement en la capacité de chacun qui peut apprendre, et donc veut apprendre, à suivre une voie qui ne pouvait qu'être juste... Nous croyions simplement que celui qui peut apprendre s'enrichit en apprenant, et finit par ne plus pouvoir échapper à une certaine vision globale de sa propre existence dans la continuité de son époque. Avons-nous eu tort?»

Nul ne pouvait sur ce point contredire Ziang à l'exception de lui-même, mais ce détail n'échappait pas à l'auditoire. Rares étaient les assemblées en lesquelles chacun disposait instinctivement d'une méfiance absolue envers tout raisonnement apparemment indiscutable, du fait de la facilité qu'on peut avoir à construire de fausses conclusions lorsqu'on ignorait les bons axiomes.

«Vous doutez, et vous avez raison de douter, reprit-il. Je vous imagine riant en votre for intérieur, me traiter d'indécrottable optimiste. Mais je crois profondément en ce que je dis, sans sentimentalisme aucun, simplement par raison. Tout simplement parce que nous n'avons pas le choix, et nous ne l'avons d'ailleurs jamais eu. Ouvrir le code, offrir notre savoir conduit inévitablement à ce qu'il tombe entre toutes les mains possibles, car la technologie se moque bien de savoir qui elle sert et est à ce titre bien plus équitable que nous ne le serons jamais. S'il existe une et une seule main capable de saisir ce que nous tendons et incapable de percevoir l'enjeu, ces mains se retourneront contre nous et nos vains efforts d'hommes seront devenus une lutte sans objet.»

Chacun avait à l'esprit l'Empereur, et quelques-uns de ses semblables et vassaux. Ceux-là comptaient parmi les plus dangereux, mais la Rébellion s'était nourrie de leurs manoeuvres aussi bien qu'eux.

«Avons-nous le choix? Devons-nous ne rien accepter sous prétexte que la ruine est peut-être au bout? Qui se souviendra de nous si le néant nous attend au bout du chemin? Devons-nous craindre l'avenir et quelle importance cela peut-il avoir? Pouvons-nous espérer autre chose que transmettre plus à ceux qui nous succéderons que ce que nous ont légué ceux qui nous précédèrent? Qui sommes-nous pour croire que le chemin sera terminé après nous?»

Ziang se rassit, épuisé, laissant le champs ouvert à de furieux débats en privé. Reprenant son souffle un instant et laissant le silence revenir, il continua:

«Mes amis, mes frères, nous devons avoir foi envers ceux que nous avons formés. Nous n'avons d'ailleurs pas d'autre choix, à part peut-être nous terrer pleurer nos erreurs en attendant la fin de l'Ether. Ceux qui brandissent aujourd'hui la bannière du Gnou sont ceux qui prirent de notre expérience ce qu'ils estiment être le meilleur et combattront les uns contre les autres pour faire mieux que nous. L'Empereur lui-même fait partie de ceux-là, et nous savons tous que son oeuvre nous a presque autant grandi que lui-même s'est grandi d'elle. L'un ou plusieurs d'entre eux gagneront, mais jamais nul ne pourra s'approprier notre héritage. Il n'y a donc rien à craindre d'eux, car jamais nul ne sera à l'abri d'un nouveau conquérant. Mais peut-être en effet est-il temps de nous retirer en un lieu que l'Empire n'a pas encore envahi. Oui, retirons-nous, mes amis, mes frères, mais acceptons que nos apparentes divisions ne sont pas les preuves de notre échec, mais la conséquence inévitable de notre succès. Laissons à ceux qui nous suivront la charge d'écrire et réaliser les rêves que nous leur léguons, tout en sachant qu'eux-mêmes n'y parviendront probablement pas, et que nos luttes et nos victoires ne les préserveront pas de devoir mener leurs batailles et vaincre encore. Notre temps est passé, voilà mon avis.»

Un très jeune officier leva à son tour la main.

«À quels lieux pensez-vous pour notre retraite, Très Grand Maître?»

Le regard de Ziang sembla se perdre dans le vide, lorsqu'il énonça doucement:

«Le 6bone. Seuls les plus hardis pilotes s'y aventurent encore. Nous y retrouverons quelques vieux amis qui nous y attendent.»

Après quelques instant d'hésitation, Kremps se leva. Redressant le torse, arborant fièrement ses insignes de pilote, il déclara.

«Tout ceci n'est plus de mon ressort, vous le savez. Le 6bone n'est qu'un désert aride. Ma place est et reste ici, face aux impériaux.»

Une bruyante bien que minoritaire approbation ponctua sa sortie impeccable. Orcam ne fut pas surpris de voir revenir à son esprit le récent rapport selon lequel des trames ICMP contenant des fragments de messages rebelles avaient été interceptées sur la bordure. Les analystes travaillaient à la reconstitution des éléments manquants, mais nombre d'entre eux savaient déjà que cette technique de communication était devenue avec le temps marque de fabrique de Schoelcher, qui devait être un des derniers à l'utiliser depuis la généralisation des outils crypto. Kremps n'ignorait certainement rien de tout cela. Aucun pilote rebelle n'ignorait cela, et même les techniciens obtus de Central avaient remarqué le changement d'ambiance à la Cafète. Les pilotes n'aimaient rien tant de plus qu'entendre à nouveau parler d'un des leurs revenant de par-delà les ombres.

Jetant un oeil à l'assemblée, le secrétaire de séance annonça la mise au vote des différentes motions présentées pour le lendemain.


Épisode précédent
Épisode suivant


Fiche mise à jour le mardi 18 mars 2003.
Thomas Nemeth
back
Script (version 2.9.9-r9) fait en août 2000