L'Histoire des Pingouins

- Par Antoine Bellot -
Épisode XXXXI.IV
Loop or die II

Malgré la diversité apparente des amusements qui semblent m'attirer, ma vie n'a qu'un objet: elle est tendue tout entière vers l'accomplissement d'un grand dessein. J'écris l'histoire des Pingouins.

Anatole France: l'île des Pingouins

Une sensation de pression sur son ventre simula adéquatement une légère accélération consécutive à l'entrée de son châssis dans les méandres vaporeux du sceau impérial. Sacha se souvint brutalement que son planning de la veille contenait une allocation temporelle obligatoire de 30 minutes qu'il aurait dû consacrer à s'informer d'importantes nouveautés concernant les combinaisons de vol d'officiers impériaux.

Un rapide coup d'oeil sur ses bras lui confirma que les droïdes impériaux avaient réalisé silencieusement le changement de version de combinaison durant la Mise à Jour Logicielle Nocturne Obligatoire de Sécurité. D'étranges renforts, qu'il identifia comme des baudruches cousues dans sa combinaison, semblables aux équipements anti-G des pilotes de chasse simulaient de faibles pressions. Elles étaient doublées de disques excentriques motorisés intégrés simulant des vibrations. Il ne put réprimer un juron. L'ectoplasme instancié pour lui servi d'assistant personnel l'interpella immédiatemant.

«Je n'ai pas souvenir que vous m'ayez jamais nommé ainsi, jeune maître Sacha.» Sacha ressentit immédiatement le faisceau rubis jailli du coin supérieur gauche de sa console traverser sa visière, quadrillant sa rétine droite, projetant d'irréels reflets sur le plexiglas fumé. Un jour, certainement, ce faisceau serait directement intégré au casque.

«Je devine aux mouvements de vos yeux,» continuait imperturbable la trombone translucide «ainsi qu'à la corrélation entre votre emploi du temps effectif de la dernière journée avec le planning officiel que vous n'avez pas étudié la documentation supplémentaire obligatoire relative à l'usage et l'entretien de la dotation standard des pilotes impériaux. Bien que cet incident ait été noté dans votre carnet de route, désirez-vous maintenant compenser vos lacunes?»

Le faisceau rubis s'interrompit. Sacha reprenait ses esprits.

«Serait-il possible d'obtenir immédiatement le plus bref résumé possible? Mon emploi du temps immédiat est complet.» demanda-t-il fermement, se maudissant intérieurement d'avoir réveillé l'avatar logiciel de l'Empereur.

«Ci-fait.» Répliqua l'assistant en forme de trombone, qui avait de toutes évidences anticipé cette réaction. «Votre combinaison contient divers dispositifs cinématiques destinés à améliorer votre immersion dans l'expérience de navigation d'Ether, dont notamment des vibreurs et générateurs de pression dorsaux, ventraux, thoraciques, ainsi que d'autres disposés sur les principales zones sensibles de votre épiderme. Vous disposez également d'un inducteur expérimental agissant directement sur votre centre nerveux de gestion de l'équilibre de votre oreille interne. Ces dispositifs sont destinés à augmenter le réalisme de votre sensation de vol et accroître votre vitesse de réaction, ainsi que le nombre d'informations par seconde que je puis soumettre à votre jugement en utilisant plus de canaux sensoriels que la simple vue et ouïe que nous utilisions jusqu'alors. Désirez-vous en savoir plus?»

Sacha aurait été en d'autres circonstances émerveillé. Tandis qu'inconsciemment, il découvrait un à un les nouveaux accessoires de sa combinaison, il tentait de mesurer consciemment l'impact de cette découverte sur le bon déroulement de son projet. Il lui vint à l'esprit que ces dispositifs pouvaient peut-être être utilisés pour le blesser dans sa chair, et cette idée le glaça d'horreur. Il se souvint trop tard que l'assistant percevrait cette pensée trop violente pour être masquée par le jeu d'électrodes du casque.

Étonnamment lucide, l'assistant se contenta de sourire. «Vos habitudes ne seront en rien changées, Maître Sacha. Je désactiverai ces nouvelles fonctions si je vous sens paniquer.»

Une sensation nouvelle de décélération le ramena rapidement à sa situation immédiate. Le Sceau qui matérialisait l'accès à l'Ether venait de se refermer derrière lui avec un bruit (synthétique) de succion. La vision (synthétique) de son casque représentait un réseau du tunnels de fibres optiques dans lequel il devait s'orienter. Plus exactement, deux plans distincts se superposaient sur sa visière. Le premier représentait assez correctement le schéma physique du réseau, puisqu'il disposait d'une accréditation suffisante et des compétences techniques pour l'exploiter. Le second représentait l'une des vues ordinaires offertes aux navigateurs anonymes du réseau impérial: une vaste voie goudronnée s'étendait devant lui, sillonnée de vieilles automobiles américaines aux couleurs presque irréelles, aux formes fluides et généreuses soulignées de lignes chromées. La voie elle-même était bordée de constructions baroques aux formes courbes de verre et d'acier lançant leurs lignes aériennes vers le ciel. Les devantures alléchantes d'innombrables boutiques aux couleurs pastel représentaient les internautes heureux, souriants, pleins de santé, s'empiffrant librement de plaisirs plastifiés, dansant sans retenue sur des musiques autrefois modernes. Le pseudo-ordinateur de bord signalait que Sacha naviguait sous le thème Années 50: Happy Days. Presque immédiatement, un magnifique ectoplasme féminin sembla jaillir d'une boutique, courant quelques centimètres au-dessus du sol dans sa direction. Dans son casque, une exquise voix synthétique l'appelait Johnny, Johnny Rico! Un petit rien de vie seul manquait à ces formes souples et fermes à la fois alors qu'elle s'avançait rapidement vers lui. Sacha remarqua alors qu'elle ne portait qu'un léger maillot de bain deux-pièces aux couleurs de l'empire touchant à vif la sensibilité atavique héritée de ses ancêtres. Il jura à nouveau. Il était certain d'avoir senti la combinaison réagir.

La menace portée à sa capacité de concentration était réelle. Sacha actionna nerveusement le sélecteur de thèmes et choisit un peu à l'aveuglette une proposition du 4ème module optionnel, réservé aux majeurs qu'il supposa plus adaptée à son présent état d'esprit: Europe Centrale post-apocalyptique. Un décor d'épaves de véhicules blindés primitifs épars au milieu des ruines se matérialisa. Sacha constata avec plaisir qu'il avait désormais l'apparence d'un fantassin impérial à l'ancienne mode, vêtu d'une engonçante tenue anti-radiations. Au volant de sa bonne vieille Jeep 43 décapotée sur une route terreuse, slalomant à vive allure entre les débris, la vision synthétique du casque lui donnait un peu le tournis. Il pensa en riant que ce choix serait certainement remarqué par les psychiatres de l'empire qui épluchaient inlassablement les rapports d'activité à la recherche de signes de déviance, d'ennui, ou d'inadaptation, mais cela lui avait rarement aussi peu importé.

Le seul véritable problème était que la combinaison s'évertuait à reproduire les cahots de la route en lui faisant agiter les bras et les jambes de manière un peu anarchique, mais Sacha s'adapta rapidement à cette nouvelle forme de bruit de fond en se concentrant sur le plan du réseau physique. Les pilotes impériaux, trop souvent saturés de sollicitations inutiles et redondantes par leurs instruments intrusifs savaient faire fi des stimuli surnuméraires.

Il allait bientôt passer ce pont de pierre endommagé qui matérialisait Checkpoint III. Le décor redoublait d'horreur. Un égout vomissait le trop plein d'un sombre cloaque souterrain. Mazza n'était probablement que deux ponts plus loin, selon la carte que lui tenait le trombone-GI du siège passager, qui d'ailleurs lui hurlait d'incompréhensibles explications que couvrait le bruit des armes automatiques. Dans son rétroviseur, la voie du retour venait de se dissoudre dans la lueur orangée d'une explosion nucléaire tactique. «Nos robots satellites ne sont pas encore assez précis, sir!» grimaçait l'ectoplasme assistant «Il faudrait fusiller ces planqués du QG. J'aimerais bien voir leur gueule dans la gadoue avec nous, hein, sir?!» «Tout ceci n'a que trop duré» pensait Sacha. Il fallait agir, maintenant. Sacha écrasa nerveusement la commande de transfert de son (réel) agenda personnel. Immédiatement, son châssis accusa réception des nouvelles consignes. La console 4 surgit à l'écran, notifiant en temps réel la projection des trames d'attaques sur l'interface d'Ether. Le rictus farouche d'un plaisir immense déchira le visage de Sacha. Le voile de la vision synthétique explosa, révélant un vide immense dans lequel se dessinait une simple trame lumineuse de points terminaux, jonctions et de lignes: le réseau de l'Empire. Très rapidement, son calculateur personnel énumérait et numérotait les anormalités matérielles du glacis d'Ether. Au loin de la vision hachée, translucide qu'essayait de rétablir son casque, Sacha voyait les autres vaisseaux brutalement privés de pilotage automatique, désemparés, en dérive.

Gagner du temps: envoyer la séquence simulant une activité normale de navire en perdition pour mon châssis. «Retirer cette combinaison, Retirer le casque, éclater cet assistant.» pensait Sacha. «Bon sang, le laser oculaire!» Sortant un pointeur acéré de sa manche, il perfora précautionneusement le globe cristallin du projecteur rétinien.

Le premier rapport tomba: les balises de nommage du réseau ne répondaient plus. Ces balises fournissaient aux pilotes un moyen de définir leur route par des noms, plutôt que l'adresse unique et difficile à mémoriser de chaque noeud ou segment du réseau. Sans elles, la plupart des pilotes resteraient dérivants quelque temps.

Le sonar hululait doucement. Les défenses automatiques de l'Empire entraient en action, ordonnant à tous les châssis amis de rester en place. Il disposait certainement de plusieurs minutes avant que de réels humains s'intéressent à la situation. Un châssis de métal sombre, très semblable au sien, se profilait dans son arrière, émettait dans son sillage quelques trames-probes. Il devait le suivre depuis assez longtemps. «N'ayons l'air de rien.» pensait-il. «S'il reste sur mon arrière, je peux interposer ce routeur-ci entre lui et moi avant de plonger. Ils ne m'ont certainement pas collé un garde-chiourne.» Après tout, de nombreux allers et venues au coeur de la zone protégée de l'Empire étaient une activité tout à fait normale, bien que ce pilote-ci semblait moins affecté par le plantage réseau que les autres.

Un reflet déformé de sa console de pilotage se reflétait sur la visière désormais presque inerte de son casque. Son processeur gémissait sous l'effort considérable que représentait la création d'une carte de synthèse du réseau impérial à partir des données reçues des probes. Sous ses yeux, le schéma s'agrandissait, sans cesse plus complexe, mais nulle trace des entrepôts de code impérial pour l'instant.

Ayant un peu de temps à perdre, Sacha décida d'innover. Actionnant le commutateur de la messagerie d'urgence.

«Attention, attention sur la fréquence, ici le commandant Von Daum. Mes coordonnées sont 09-85-6B-74-00-0E. Je m'adresse à tous les vaisseaux du segment. Si vous ne disposez pas de système de pilotage d'urgence, branchez-vous sur le mien: mon serveur de connexion est le 228-58-120-17. J'accepterai les connexions pendant une minute. À Vous!»

Alors que les témoins de connexion s'illuminaient un à un, une mention message privé apparut, assortie du pictogramme personnel d'Alexianne de Vatremont. Le message ne contenait qu'une phrase:

«SACHA, SACHA... TU ME JUGES BIEN MAL...»

Sacha sourit. Bien sûr, il avait souhaité prendre le contrôle des vaisseaux avoisinants en perdition. Et qui seule avait réagi? C'était elle, juste derrière, sa compagne au service des causes perdues de l'Empire, la belle Alexianne. Il reconnaissait son châssis, maintenant. Ha... s'il avait eu un peu plus de temps, peut-être...

«Laisse tomber, la belle. Je ne joue pas avec toi aujourd'hui. Avance un peu et admire l'artiste. Aujourd'hui, j'te fais le filet d'renard en promo, j'te conseille de t'poser et prend' des notes.»

Sacha contrôlait désormais cinq châssis qui naviguaient à son côté. Contact cible annonça Console 2 «Route calculée, prêts à plonger». Alexianne passait à sa hauteur.

C'était l'instant rêvé. À son signal, les impériaux décrochèrent en hurlant. Leurs châssis sacrifiés s'écraseraient bientôt sur les défenses du réseau, leur équipage hurlant de terreur. La panique qui s'ensuivrait serait indescriptible, saturant le réseau téléphonique et les services de support. La leçon que Schoelcher lui avait infligé à GigaDot Corp restait imprimée dans sa chair, visible, indélébile, mais certainement pas honteuse. Puisqu'il n'avait pas su apprendre cela par lui-même avant d'en ressentir la brûlure, il devait se prouver qu'il avait appris quelque chose de ses erreurs. Lorsque la documentation ne suffit pas, lorsque le charisme des maîtres n'inspire plus foi à l'apprenti, seule reste l'expérience et le vécu par lequel le disciple apprend par la douleur et l'échec. Ne disait-il pas parfois à ses assistants «une pédagogie efficace n'exclut pas la violence: projetez vos élèves dans des combats perdus d'avance, étonnez-vous de leurs progrès, apprenez de leur évolution».

L'Empereur agissait-il ainsi lui aussi? L'Empereur agissait-il autrement? Sacha, Sacha, il est un peu tard pour douter.

Le châssis d'Alexianne dérivait, bousculé. Les jurons aux sonorités orientales de la belle envahissaient la messagerie d'urgence, tandis qu'elle tentait de reprendre le contrôle de son engin en flammes. Parfait, pensa Sacha. Repoussant résolument le manche en avant, fixant du regard le tunnel que lui désignait le logiciel cartographe, un doigt posé sur le dispositif de libération de carboglace, il lança les moteurs à plein régime.

Il sentit de tout son être le hurlement du disque vomissant la séquence d'attaque. Autour de lui, les trames s'entrechoquaient. Le sas du tunnel qu'il visait explosa au premier impact des paquets tueurs, quelques dizièmes de seconde avant qu'il ne s'y insère, l'obscurité et le silence se refermant sur lui.

Son plan de navigation incluait un rebond et la traversée d'un filtre à contrôle de contenu avant l'entrée dans ce que le message SNMP désignait comme la Zone Noire: un monstrueux agglomérat de serveurs redondants, agrégé par un treillis dense de fibres optiques spécialisées, réparti dans les trois principales bases de l'Empire, doublé d'un réseau de secours par satellites en orbite basse. Cela signifiait que les données étaient partout et nulle part à la fois, réparties, contrôlées, vérifiées, recopiées en maints lieux en fonction d'algorithmes inaccessibles au commun des mortels. Préserver le capital logiciel de l'Empire de toutes les menaces exigeait cela. Mais qui pouvait vraiment prétendre comprendre comment de tels dispositifs fonctionnaient?


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Fiche mise à jour le mardi 18 mars 2003.
Thomas Nemeth
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