L'Histoire des Pingouins

- Par Antoine Bellot -
Épisode XXXXI.VI
Renégat

Malgré la diversité apparente des amusements qui semblent m'attirer, ma vie n'a qu'un objet: elle est tendue tout entière vers l'accomplissement d'un grand dessein. J'écris l'histoire des Pingouins.

Anatole France: l'île des Pingouins

Propulsion réduite au minimum, Sacha dérivait dans les rets de la zone noire. Il avait lancé quelques connexions sur les systèmes les plus proches, copiant sans réfléchir les données disponibles vers son lecteur de bandes. Ayant tout d'abord réduit au silence un châssis serveur mal en point, il s'était inséré à sa place dans le schéma d'adressage du réseau. Son interface mimait désormais le comportement de sa victime, ânonnant au hasard d'obscures trames impériales de signalisation. Quelques voyants du centre de pilotage avaient du virer au rouge, mais qu'importe: nul n'interviendrait avant quelques dizaines de minutes.

L'important était avant tout de récupérer les données, des données, n'importe quelles données, en fait; par exemple, de la correspondance, des plans, des codes d'accès, qu'importe. Son coup d'éclat impressionnerait certainement quelque temps ses nouveaux ennemis, mais cela ne les empêcherait pas de mettre sa tête à prix sitôt sa forfaiture découverte. En d'autres circonstances, il n'aurait pas lui-même répugné, comme les mercenaires des Net rangers, à partir à la chasse à l'homme pour l'argent, pour le sport. Fuir éternellement devant les cowboys d'opérette ne le séduisait guère. C'était d'ailleurs irréaliste. Il y aurait toujours une tête brûlée pour vouloir lui griller la couenne, pour l'argent, la gloire, ou pour épater les filles. Tôt ou tard, l'un d'entre eux finirait par l'avoir. Il devait disposer de moyens de pression pour négocier une retraite tranquille, ici, ailleurs, qu'importe où.

Avec le temps, il trouverait un moyen de normaliser ses relations avec l'Empire. Après tout, leur goût prononcé du lucre rendrait ses nouveaux ennemis à la fois prévisibles et conciliants. En prenant le temps d'y réfléchir, de récolter les bonnes informations, et de définir une proposition bénéficiaire pour tous, il rachèterait sa liberté, paierait son indenture, arriérés inclus. Il faudrait juste laisser suffisamment de temps passer pour que ce petit incident ne soit plus traité avec de simples considérations d'amour-propre, mais sur les bases d'une saine négociation entre personnes responsables. Il avait quelques arguments, après tout. Il se voyait déjà leur dire: «Vous espériez quoi? Que je me laisse faire? Au point où nous en sommes, allons-nous en rester là ou parler affaires?»

Le grincement mécanique du lecteur le tira de sa rêverie, l'informant qu'il fallait à nouveau changer de bande. Sacha, nerveux, tâtonnait dans la pénombre. Un témoin sur la console signalait l'impact d'un probe, une trame-test sur l'interface. Immédiatement, l'analyseur personnel de Sacha se réveilla, comparant sa bibliothèque personnelle de paquets aux caractéristiques de la trame.

Sacha était très fier de ce logiciel, qu'il avait certes en grande partie construit à partir de morceaux de code disponibles. La bibliothèque de profils de paquets était son oeuvre personnelle, le fruit d'un très long travail, sur un temps plus utilement mis à profit qu'à partager les loisirs vulgaires de ses assommants collègues.

La plupart des serveurs émettaient en permanence des trames de signalisation suffisamment caractéristiques par leur longueur, le contenu de leur champs de données, par les choix ou les interprétations souvent personnelles que le programmeur avait été obligé de faire de quelque ambiguïté du protocole pour en déduire l'origine avec un peu d'intuition.

Mais il ne s'agissait pas d'une trame de test: le décodeur était formel.

+++ \\CRIMSON(1B): NETBT_HOST_SHUTDOWN (0x1B): Seeya, freaks! +++
+++ \\HOGG(1B)   : NETBT_SEGMB_UNAVAIL (0x29): Time to Vote .. +++

Le cri de mort d'un serveur impérial; le message que les machines impériales vomissent sur le réseau lorsque leur opérateur leur demande de s'arrêter...

Et puis un autre, et un autre...

+++ \\HERSHEY(1B): NETBT_CALL_TO_ARMS  (0x2E): J /X\Oô/X\ Bt-- +++

Encore un autre:

+++ \\DOSMION(1F): NETBT_BACMB_JUNTA   (0xF2): Y-S3G BelNG-2me +++ 

Sacha mit quelques instants à comprendre.

«Bon sang!» s'exclama-t-il. «Ils redémarrent tous les serveurs!»

Il se maudit de ne pas y avoir pensé. Les zélotes impériaux agissaient toujours ainsi quelque soit le problème: ré-initialisation du système, ré-initialisation de tous les systèmes, ré-initialisation du réseau, de la cafetière, de tout ce qui traîne, jusqu'à ce que ça marche. Ils devaient avoir détecté quelque chose ou s'étaient laissé gagner par la panique alentour. Peut-être même tout simplement craignaient-ils une inspection, et ré-initialisaient-ils tout préventivement, ou pour cacher leurs maladresses récentes.

Très vite, la console devint illisible sous le flot de messages. L'analyseur renonça rapidement à tout interpréter, mais Sacha n'avait pas besoin d'en savoir plus.

Autour de lui, les formidables châssis de la zone noire hurlaient aux quatre vents, prévenant leurs compagnons de la seule manière qu'ils connaissaient: en saturant le réseau, en énonçant, dans les innombrables langues et protocoles dont les avaient dotés leurs programmeurs, le message de mort qu'ils avaient oublié avoir clamé si souvent. Bientôt, tout le réseau s'effondrerait, puis petit à petit reviendrait, sa structure se modifierait, la carte qu'il en avait construite serait inutile. Les logiciels d'inspection s'assureraient de la propreté des coins et des recoins, et il n'aurait plus d'endroit pour se cacher.

Réfléchir, réfléchir vite. Il disposait déjà d'un certaine quantité de données. Inutile de se cacher pour le moment, les analyseurs de trafic devaient avoir fourni de quoi lire aux opérateurs pour des heures. Il pouvait agir sans masque pendant la tempête, mais ne pouvait prédire s'il pourrait rester longtemps invisible dans la topologie fluctuante du réseau en reconstruction.

Il remonta lentement la manette d'énergie.

Insensé pour insensé, s'il fallait en finir maintenant, il voulait qu'ils le sachent, eux, là-haut: les obscurs, les sans-grades, et les autres, consultants, petits chefs, merdeux de tout poil, tous ceux avec qui il ne partageait qu'un certain goût pour le lucre, qui pourtant ne lui inspiraient que haine et mépris. Aucun d'eux n'aurait osé, et lui le faisait: la passe du siècle, un vol majestueux au coeur de l'E-Empire. Et il voulait qu'ils le sachent.

Sa main repoussa nerveusement les gaz à fond, réveillant soudainement processeur, disques et bus déconnectables. Le témoin de batterie vira un instant au rouge sous la demande des moteurs lancés à plein régime. La console presque inerte s'illumina soudainement, lui offrant le spectacle inouï des serveurs chavirant dans un océan de trames.

À son ordre, l'interface entra dans la danse, énonçant en la langue obscure des serveurs impériaux les trames contradictoires de mort et renaissance, requérant au nom d'une multitude imaginaire les consignes de montée en ligne aux serveurs de démarrage, les saturant, épuisant les adresses disponibles, bloquant en partie le retour en service de leurs hôtes légitimes. La zone noire était considérée la zone la plus sûre de tout l'Empire. Ses dirigeants estimaient certainement inutile d'y faire régner des consignes réseau trop dures, qui auraient entravé le bon fonctionnement des serveurs. On ne pouvait les blâmer.

Comme partout, les projets les plus secrets, les plus critiques, ne sont gérés que par une caste sélectionnée de chefs de projets intellectuellement incapables de concevoir un système ouvert, un univers de possibilités innombrables, un jeu dans lequel parfois, certains joueurs trichent, copient les cartes, brutalisent les acteurs, se trompent, meurent, naissent, rejouent. Souvent, derrière les murs les plus épais cachent les réseaux les plus fragiles, empilant les uns sur les autres les technologies les plus chères, les moins mûres, le matériel le plus expérimental, les protocoles les plus improbables, les moins normalisés, les moins éprouvés.

Dans la panique générale, Sacha perdait une à une ses connexions avec les rares serveurs survivants. Il remarqua avec plaisir que ses filets logiciels repêchaient de précieuses sessions capturées lors des tentatives de connexion à distance des opérateurs. Il pouvait les utiliser pour obtenir de meilleurs accès que la malcommode interface primitive du jeu de commandes des démons dédiés de sauvegarde qu'il avait jusqu'à présent exploitée. Ses doigts pianotaient frénétiquement: il n'avait pas de scripts pour cela, il fallait improviser. Changer de bande, encore. Le temps passait. Bientôt, les impériaux viendraient ici, le chercher, le trouver, le neutraliser. Nul doute qu'ils avaient compris, maintenant: l'adversaire, sa stratégie faite, passerait la main aux chiens de guerre.

Soudain, l'impact. Une tornade de TCP_RST, les trames briseuses de connexions s'écrasa sur son châssis. Le logiciel de pilotage de son interface les ignorait, mais des trames siamoises avaient du tomber à l'autre bout, rompant la connexion de l'autre côté. Un script relançait les connexions bloquées, mais Sacha savait que son temps était compté. Quelque part, dans les couloirs, sous les ordres hystériques des officiers de sécurité, les zélotes courraient, recherchaient sur le plan, armoire après armoire, les numéros de prises réseaux à la lueur des lampes torches. Bientôt, ils le trouveraient, ils le déconnecteraient. Il fallait fuir, fuir en toute hâte, trouver un chemin.

Prendre la direction de la salle de pilotage de la zone noire, la cache des opérateurs, s'imposait comme la meilleure solution, la seule peut-être. Il en connaissait désormais les routes, les sources, grâce à l'analyse des connexions imprudentes des opérateurs. Il ne pouvait imaginer un seul instant qu'il n'y ait pas là-bas au moins un accès sur le Web: nul zélote impérial n'aurait accepté de passer de longues heures enfermé à contempler les voyants de la salle de contrôle sans quelque distraction, et le Web était à la fois la plus prisée et la plus économique. Il lui suffirait de fouiller un peu les paramètres du logiciel impérial de navigation d'une station quelconque pour trouver une, voire plusieurs solutions, installées en douce par les techniciens. Ils possédait déjà les clés d'accès, du moins le pensait-il: les pilotes s'inventent rarement plusieurs mots de passe, et il détenait déjà nombre d'entre eux.

Abandonnant ses connexions, il bascula la visière de son casque en prévision d'une entrée brutale dans l'Ether. Il programma rapidement une analyse systématique du trafic SNMP, protocole abondamment utilisé par les logiciels de monitoring de fermes de serveurs, pour construire rapidement une cartographie du nouveau réseau dans lequel il se préparait à rentrer.

Son châssis n'avait nul besoin de lui pour remonter la trace d'Ether vers la salle de pilotage. Il concentra toute son attention à la recherche de celui qui l'avait arrosé: rares étaient les impériaux susceptibles de se servir d'un outil aussi peu orthodoxe qu'un émetteur de trames briseuses.

Il lui sembla repérer un châssis semblable au sien lorsqu'il franchit la porte entre les réseaux, mais n'eut pas le temps d'en savoir plus. Il n'avait pas la moindre idée de qui pouvait partager son goût assez rare chez les impériaux pour les machines légères, mais estima faute de mieux qu'il devait quand même y avoir à Raid Mont quelques techniciens au moins aussi compétents que lui qui n'avaient pas le devoir de se confronter quotidiennement à la faune immonde des vassaux impériaux. Ceux-là restaient ignorés, dans l'ombre, protégés, achetant de leur indéfectible loyauté une rare quiétude au quotidien.

À peine entré dans le réseau de la salle de pilotage, son client SNMP-FullView s'activa, dessinant progressivement le complexe lacis de relations entre hôtes et équipements du réseau, affichant type, modèle, constructeur, fonction et services opérés par chacun. Il programma rapidement une recherche de translateurs d'adresses, dispositifs traditionnellement utilisés comme sas vers l'extérieur pour le trafic initié en interne. Mais très vite, une mauvaise surprise se signala sur le communicateur:

«Sacha Von Daum, veuillez immédiatement couper votre propulsion et rester immobile.»

Il resta silencieux un instant, laissant à son client SNMP le temps de déterminer qui lui parlait. Un, puis trois, puis quatre châssis portant l'emblème des troupes personnelles du Seigneur Vadou se faufilaient malhabilement entre les stations immobilisées du personnel de la salle de pilotage.

«Gagner du temps, toujours, encore un peu de temps.» Pensa-t-il. S'emparant du communicateur, il énonça calmement:

«Pardonnez mon outrecuidance, messieurs, mais à qui ai-je l'honneur?»

Sa voix n'avait pas tremblé. Il sourit: c'était parfait.

Le réponse mit un peu plus de temps à venir qu'il ne l'aurait pensé. Ses assaillants prenaient certainement leurs ordres.

«Escadrille Vautour, des forces spéciales du Seigneur Vadou. Veuillez rester immobile et n'opposer aucune résistance, et en profiter pour contrôler nos certificats.»

Sacha n'écoutait pas vraiment ce qu'on lui disait. Il essayait de comprendre le temps de réaction anormalement lent de ses assaillants. Les vautours usurpaient-ils leur réputation? Ou, peut-être, plus simplement, avait-il progressé.

La réponse du Vautour était effectivement signée, cette fois. Inutile de vérifier. «Passons plutôt au plan B» pensa Sacha, soulevant le loquet qui protégeait le déclencheur de son refroidisseur à carboglace, vérifiant du coin de l'oeil la position des interrupteurs qui commandaient la mise en route de son circuit d'horloge astable expérimental.

Fort opportunément, FullView signala l'existence d'une machine opérant proxy, translateur d'adresses, et filtre de paquets: probablement une issue. Sacha écrasa le levier de libération du dispositif.

La carboglace à -60° explosa littéralement au contact des radiateurs du processeur. Un nuage de vapeur d'eau se forma immédiatement dans un sifflement continu. Sacha mit alors l'horloge au régime maximum, puis ressaisit rapidement les commandes pour s'orienter vers la sortie.

Le minuscule châssis racé s'était mis à frémir, manoeuvrait difficilement, puis bondit d'un coup en avant. La console tremblait, l'affichage de Sacha se brouilla un instant, la vapeur se mêlait désormais à une odeur âcre de graisse et d'isolant brûlés. Dans son accélération folle, il ressentit malgré tout la légère résistance au passage du sceau. Puis, l'éther, immense et infini se déploya devant lui: il était passé!

Sur son arrière, Raid Mont s'éloignait. La carboglace s'épuisait, il fallait vite ralentir, revenir en vitesse de croisière, analyser les dégâts. Son disque grinçait, son affichage semblait avoir méchamment morflé, mais l'essentiel tournait encore dans une odeur acide de minéral brûlé. Il choisit au hasard son cap, droit devant, qu'importait.

Derrière lui, les chasseurs vautours jaillirent à leur tour. Il fallait s'y attendre, mais le plus dur était fait. En espace libre, ils n'auraient pas ou peu de renforts, ils ne pourraient plus l'encercler. Il fallait juste espérer que son châssis tiendrait encore assez pour au moins mettre un bon run entre Raid Mont et lui.

Sacha activa immédiatement sa balise de détresse, sans grand espoir. «Ça ne ferait certainement pas de mal» pensait-il. Peut-être quelqu'un viendrait brouiller son petit litige avec l'E-Empire. Pour l'instant, il concentra son attention sur les diagnostics matériel. Les impériaux mettraient quelques minutes au mieux à revenir à son niveau. Son interface semblait perdre pas mal de paquets, mais en Ether libre, ce n'était pas trop grave. Cela le deviendrait s'il faudrait rejouer au virtuose de la boîte à paquets, au briseur de protocoles. Mieux valait se concentrer sur l'écriture de quelques nouveaux tours de cochons en prévision de l'inévitable affrontement.

Soudain, le radar accrocha quelque chose. Un vaisseau, non, une petite escadrille de petits châssis rebelles, escortant et précédant de peu un vaisseau-amiral de fort tonnage, avançait droit sur lui, à treize heures. Il aurait dû les repérer plus tôt, pensait-il, mais son châssis avait salement morflé. Derrière lui, les vautours ne semblaient avoir encore rien remarqué. Il sourit. Les vautours n'étaient pas de vrais pilotes, selon lui. Leur première qualité était leur capacité à obéir, leur incapacité à même simplement concevoir ce que pouvait être une initiative ou une interprétation, talent que les pilotes doivent souvent déployer bien qu'on le leur interdise dans l'Empire.

Il n'avait jamais vu de rebelles se déplaçant ainsi en formation, mais peu lui importait. Après tout, quelques anciens vassaux de l'Empire avaient renié leur allégeance et brandi le drapeau de la Rébellion. Ceux-ci faisaient probablement partie de ceux-là. Les véritables rebelles répugnaient généralement à envoyer dans l'Ether profond leurs très rares châssis de fort tonnage.

Sacha décrocha immédiatement son communicateur:

«Sacha Von Daum à Vautour, me recevez-vous?
- Ici Vautour, je vous écoute. Répondit une voix étrangement calme.
- Retournez immédiatement en arrière ou je donne ordre à mes troupes de vous anéantir.
- De quelles troupes parlez-vous, renégat? Demanda le vautour.
- Regardez un peu vos écrans, Vautour. Vous n'êtes plus à la hauteur. Retournez cirer les bottes de vos maîtres.»

Sacha obliqua brusquement en direction des nouveaux venus. Qui que ce soit et quelque soit la raison pour laquelle ils traînaient dans les parages, ces inconnus lui fourniraient peut-être une occasion inespérée de prendre une certaine avance.

Les vautours feignirent de ne pas le suivre, puis virèrent à sa poursuite, ralentissant légèrement. Sans doute prenaient-ils des consignes auprès de leurs supérieurs, auquel cas le répit serait bref. L'Empire n'hésiterait pas à sacrifier des siens pour ne pas laisser un renégat tirer profit de ses forfaitures.

Mais alors qu'il s'approchait à toute vitesse de l'escadrille inconnue, voyant celle-ci accélérer pour venir à sa rencontre, un curieux sentiment de déjà-vu lui donna le frisson.

Le formidable octoprocesseur Hytachy qu'il avait commandé et perdu lors de l'assaut sur Camp Calug avançait droit sur lui. Il le reconnaissait bien, malgré son mauvais état, malgré les traces de réparations approximatives, malgré les slogans rebelles hâtivement peints en rouge, noir et or. Ses moteurs irradiaient du flux caractéristique des vaisseaux rebelles. Sacha distinguait autour de lui la zone d'ombre caractéristique d'un filtre de paquets sophistiqué. Autour de lui, les ridicules petits châssis rebelles manoeuvraient habilement, se frôlant à la limite du raisonnable, tout en s'orientant ostensiblement vers l'escadrille vautour, semblant fermement décidés à en découdre. Sacha n'en aurait pas demandé autant, mais hésitait encore à s'en réjouir.

Un message tomba sur sa console:

«Qui que vous soyez, nous vous offrons assistance. Montez à notre bord. Avancez droit devant.»

Le message n'était pas signé. Qu'importe! Ce qu'il vit alors le fit malgré tout hésiter.

Un sceau irisé, semblable à une porte d'Ether, mais d'un type que Sacha n'avait jamais vu, se matérialisa dans le vide, entre lui et l'Hytachy. Derrière lui, les vautours avançaient encore dans sa direction.

S'approchant du sceau, il eut l'impression qu'une trame étrange se tissait autour de lui, l'encapsulant entièrement. Il se sentit glisser le long d'un immense tunnel gluant dans lequel il rebondissait, se sentant ralentir, accélérer, puis ralentir encore comme s'il naviguait dans la poix. Puis, peu à peu, se matérialisa devant lui un nouvel Ether.

Il énuméra rapidement, une à une, les hypothèses raisonnables pour comprendre ce qui lui arrivait. Il lui fallut du temps pour se souvenir de quelque chose, dont on parlait d'ailleurs depuis longtemps dans l'Empire, sans juger pour autant bon de convaincre les hordes de sauter le pas.

«Le 6bone» pensa-t-il. «Je suis dans un réseau IPv6.»

Les vautours ne le suivraient pas ici. Il avait réussi. «Enfin, sans doute» pensa-t-il en remarquant à nouveau la présence de l'Hytachy et son escorte, qui se matérialisaient doucement derrière lui.

Il prit soudainement conscience du fait qu'il était totalement immobilisé. Ses moteurs, endommagés, refusaient de fonctionner dans cet autre Ether. Sa carto restait désespérément muette, n'annotant aucun repère. Il ne connaissait rien de cet univers-là. L'Empire négligeait pour l'instant ce monde où n'existaient encore nulle horde neuneute à pressurer.

Sacha soupira, rassembla ses bandes magnétiques, et se mit à les répartir régulièrement dans les poches de sa combinaison. Il arracha au passage ses insignes impériaux. Ce n'était pas dans son esprit volonté de se cacher: il était désormais renégat. Une route vierge, obscure, s'ouvrait devant lui, une ardoise vide où tout était à ré-écrire.


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Fiche mise à jour le mardi 18 mars 2003.
Thomas Nemeth
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