L'Histoire des Pingouins

- Par Antoine Bellot -
Épisode XXXXI.XIII
La Dot Gnu

Malgré la diversité apparente des amusements qui semblent m'attirer, ma vie n'a qu'un objet: elle est tendue tout entière vers l'accomplissement d'un grand dessein. J'écris l'histoire des Pingouins.

Anatole France: l'île des Pingouins

«Résumons un peu votre propos, si vous le voulez bien, Von Daum, énonça Schoelcher d'une voix posée. Vous proposez que nous travaillions avec vous à l'implantation de logiciels libres dans les bastions impériaux?
- Tout à fait, reprit Sacha. Il va sans dire que le logiciel libre offre des alternatives viables à certains besoins. Je me fais fort d'identifier certains de ces besoins, délimiter la clientèle à cibler, et je compte sur votre aide pour réaliser effectivement les implantations, moyennant rémunération selon des modalités à définir.»

Schoelcher se retourna vers l'assemblée silencieuse des pingouins.

«Sachez, vous autres, que je n'ai nulle qualité à vous dicter ce qui est bon ou mauvais pour vous. Sachez aussi que rien n'empêche qui que ce soit d'être des nôtres et de travailler pour les vassaux impériaux. La plupart de mes plus anciens compagnons le firent un jour ou l'autre. Certains d'entre eux restèrent honorables. D'autres furent corrompus. L'important n'est pas de savoir pour qui on travaille, mais ce que l'on fait chaque jour. Quels que soient les outils que l'on utilise, quels que soient les gens que l'on sert, les fins auxquelles on s'utilise sont ce qui distingue l'honorable compagnon du séide impérial. Je suis fier de compter parmi mes amis des hommes et des femmes qui ont toujours servi plus ou moins directement l'Empire, car les fins pour lesquelles ils travaillaient restaient nobles.»

Sacha reprit:

«Bien entendu, je sais que la plupart d'entre vous n'accepteront pas de servir des fins infâmes, comme je l'ai autrefois fait, je l'admets. Mais en venant ici, j'ai appris quelque chose d'important.»

Schoelcher le regarda brutalement, fronçant les sourcils. Sacha continua:

«Le logiciel libre ne peut, à terme lointain, servir que des fins honorables. Existe-t-il un logiciel libre et efficace de spam? Non, bien entendu: qui se glorifierait de l'avoir créé? Existe-t-il un logiciel libre aliénant trop visiblement la liberté de son utilisateur? Non, même si certains d'entre eux (les environnements graphiques, ou les webtrucs par exemple) enferment leurs utilisateurs dans des logiques parfois réductrices ou inutilement complexes. Pourquoi cela? Parce que tant que le code source d'un logiciel reste libre, il est extrêmement difficile d'en masquer les tenants et aboutissants, aussi bien cachés soient ils à l'ensemble de la communauté de ses utilisateurs. Plus cette communauté grandit, plus son regard collectif sur le logiciel devient pertinent. Et puisqu'il n'est pas possible de faire taire une communauté de taille significative, toute malhonnêteté est un jour révélée. Parfois, cela se traduit par une scission: les utilisateurs déterminent alors la branche qui l'emportera, en fonction de leurs intérêts. Les développeurs bénévoles ou motivés par la gloire prennent tôt ou tard conscience des enjeux d'une scission, et leur énergie suffit à faire la différence. Utiliser du logiciel libre, ou, du moins, utiliser du logiciel libre s'imposant comme un standard, revint à admettre qu'il est facile de servir des fins honorables avec, et difficile de le mettre au service de fins inavouables: tout utilisateur s'en rendra tôt ou tard compte. Même si vous vous méfiez de moi, sachez ceci: tant que vous aidez à l'implantation du logiciel libre, même l'Empereur ne sera pas assez machiavélique pour faire en sorte que votre travail serve des fins déshonorantes, du moins, à terme. C'est pourquoi j'affirme que même si vous avez tous d'excellentes raisons de vous méfier de moi, sachez que je ne me crois pas assez fort pour vous tromper tous, et que je ne peux berner le monde entier. Ceux qui travailleront avec moi serviront toujours de nobles fins, et, bien entendu, gagneront de l'argent, beaucoup d'argent! Vous pouvez me faire confiance pour essayer qu'il en soit ainsi, vous le savez.»

Schoelcher soupira.

«Vous avez raison sur le fond, Sacha Von Daum. Mais, comme vous le dites vous-mêmes, notre assistance accordée à des individus malhonnêtes peut créer bien des dommages, qui, il est vrai, ne dureront pas. Mais doit-on aliéner le présent au nom de l'avenir? Telle est la seule question.»

Faisant face à nouveau à l'assemblée, il déclara:

«En ce qui me concerne, je ne me suis jamais cru assez malin pour distinguer un honnête homme d'un malhonnête. Si vous, comme moi, avez envie de faire de votre vie quelque chose dont vous puissiez être fiers, les causes évidemment honorables ne manquent pas, surtout en regardant un peu au delà de l'horizon. La logique du profit n'est que la logique du monde qui se dit civilisé, qui prétend lui-même n'être qu'une petite partie de ce monde dans lequel nous vivons. Travailler à faire en sorte que le logiciel libre puisse aider à l'instruction des peuples déshérités est évidemment honorable, mais n'est que rarement profitable. Travailler dans une corporation dont la raison même d'être est le profit est certainement profitable, mais est-ce honorable? Mais j'avoue ne pas me croire assez malin pour être certain que le profit que j'en retirerais vaut le risque de voir des individus avant tout guidés par le profit profiter plus encore. Et qui peut prédire sur le dos de qui leur profit se ferait? Chacun de vous aura son opinion là-dessus, et sera seul juge face à sa conscience. Pensez-vous qu'améliorer les techniques d'authentification à base de cryptographie forte aide plutôt le citoyen à faire valoir ses droits ou les entreprises à perpétuer une logique qui asservira toujours le faible au fort? Chacun de vous sait qu'aucune réponse générale n'existe, et que c'est au cas par cas, en votre âme et conscience, que ces choses se déterminent. La liberté a un prix que vous devez jauger: c'est que vous ne pourrez blâmer personne de vos erreurs.»

Sacha reprit:

«Tout ce que dit Schoelcher est vrai, bien entendu.»

Il fit un pause avant de reprendre:

«Mais je sais que j'aurai du mal à gagner votre confiance. Vous connaissez mon passé, mes méthodes. Je sais que vous n'hésiterez pas à me quitter si je vous trompais, sciemment ou par erreur. Je ne puis réussir mon projet seul, j'ai besoin de nombre des vôtres pour cela: je ne peux pas me permettre de vous perdre. Bien sûr, le profit est ce qui me motive, mais je ne peux que travailler avec vous, donc, prendre en compte votre vision. Bien sûr, je peux me tromper. Mais quelque erreur que je puisse commettre ne saurait avoir d'énormes conséquences. Je vous demande simplement d'essayer.» L'auditoire resta silencieux un instant. Schoelcher parla à nouveau:

«Je suis heureux que Von Daum nous donne aujourd'hui l'occasion d'aborder le véritable débat, le seul qui en vaille la peine. La plupart d'entre vous me regardent encore comme leur instructeur, comme celui qui a tenté de son mieux de vous enseigner les arcanes du pilotage, les pensées de ceux qui firent du Libre ce qu'il est aujourd'hui. Je crois avoir, en grande partie, réussi. La plupart d'entre vous sont désormais des pilotes chevronnés. Grâce au labeur des anciens tisseurs de code, grâce au travail continu de ceux qui, encore, font grandir le patrimoine du logiciel libre, vous êtes tous en mesure de faire vos choix. Il est désormais temps pour vous de les faire, maintenant, ou bientôt.»

Un pingouin endormi s'écria soudain:

«Allez-vous nous quitter, Schoelcher?
- Je ne quitterai pas ce navire tant que le dernier d'entre vous n'aura pas fait ses choix, car telle est la seule attitude honorable. Mon honneur, bien plus que mon talent, est ce qui fait que vous me respectez: ne l'oubliez jamais, où que vous alliez. Sacha a raison, à sa façon: la vérité éclate toujours un jour. Mais il ne sert à rien d'être honorable si l'on est faible ou affamé. Si vous trouvez notre vie trop dure, si vous en avez assez des nouilles au beurre tous les jours, mieux vaut le suivre lui plutôt qu'un autre, car son discours montre qu'il a compris en grande partie où réside la force du Libre.
- En grande partie? demanda Sacha.
- Oui, Sacha Von Daum, répondit Schoelcher.
- Serait-ce trop m'obliger à votre égard que de solliciter de votre haute bienveillance de tenter à nouveau de m'exposer ce que je n'ai peut-être pas encore compris?
- Ha, ha, Von Daum, répondit Schoelcher, je ne saurais vous répondre en quelques mots, mais considérez simplement ceci: vous n'êtes pas le premier à nous tenir votre discours. Pourriez-vous me dire ce qui vous distingue de ceux qui ont déjà essayé et vous permettra de réussir là où d'autres ont échoué?
- Hmmm... Certes... Et pourriez-vous m'aider à comprendre ce que je dois éviter pour réussir?
- Hélas non, l'ami, énonça doctement Schoelcher. Si je le savais, voire, si quelqu'un parmi nous le savait, ce serait déjà fait, telle est la magie du Libre: une bonne idée prend rapidement substance. La vôtre n'a rien de neuf. Ne vous y trompez pas: je souhaite ardemment que vous réussissiez, mais j'avoue ne pas y croire.
- Permettez-moi d'essayer, répondit hypocritement Sacha.
- N'hésitez pas à faire appel à moi si je puis vous aider, répondit Schoelcher.
- Comme vous le disiez fort à propos, je le ferai si l'occasion s'en présente au cours de mes prospections. Mais en attendant, je me contenterais d'objectifs simples.»

Schoelcher approuva du chef. Se tournant à nouveau vers l'assemblée, il dit:

«Bon, inutile de persister là-dessus, les bleus. Fin du briefing, tout l'monde au charbon; vous avez le mail si vous avez des questions à poser et soignez vos formulations si vous espérez des réponses, ya du Moz-fr à patcher pour les nains: Allez, zou!»

Sacha se rassit tandis que Schoelcher regardait l'assemblée des pingouins se disperser lentement. Un peu à l'écart des autres, Éric restait à sa place. L'ignorant, Schoelcher se retourna vers Sacha.

«Bon, petits discours mis à part, chapeau pour votre travail là-haut dans l'Ether, Von Daum.»

Sacha secoua négligemment la tête, levant sa main gauche. Schoelcher report

«Ho, je ne cherche plus à vous retenir, Sacha. Vos intentions sont bien arrêtées je vois: vous êtes du genre à avoir la bougeotte, non? Bon, alors faites ce que vous avez à faire, et soyez gentils: vous collez pas sur ma trajectoire, ça me ferait chier de devoir vous dézinguer. Vous êtes presque un brave type, dans l'fond. J'espère que vous resterez dans l'Ether v4 le plus longtemps possible, ça m'évitera des remords.
- Pas de soucis pour ça, sourit Von Daum. Mes futurs prospects n'ont qu'à peine entendu parler d'IPv6. Je souhaiterais quand même maintenir une petite base dans le secteur si ça ne vous dérange pas: j'ai toujours les impériaux aux fesses, vous savez.
- Bah! répondit Schoelcher. Vous savez ce qu'il faut éviter de faire pour que nous soyons bons voisins, non? Si vous avez besoin d'aide sur BGP ou la gestion de votre AS, veuillez demander de l'aide avant de faire des conneries, ça évitera des fâcheries. Quand aux impériaux... Je dois vous rendre ceci, au fait.»

Sacha regarda avec surprise les deux bandes de sauvegarde que lui tendait Schoelcher.

«Vous les avez oublié en décollant précipitamment. J'attendais que vous me les demandiez, mais vous avez certainement oublié tout ça dans le feu de l'action.»

Sacha regarda fixement Schoelcher.

«Vous savez ce qui m'ennuie avec vous Schoelcher? déclara-t-il calmement.
- Non? fit Schoelcher rigolard.
- C'est que vous ne faites jamais rien pour sembler sympathique. Vous dites un mot gentil, et à peine quelques secondes après, vous faites en sorte que n'importe qui de sensé ne puisse vous regarder autrement que comme un adversaire. Ça vous plait donc tant que ça, d'être craint?
- En quelque sorte, répondit Schoelcher en souriant. J'aime apprendre aux autres.
- Et alors?
- Une bonne pédagogie n'exclut aucun moyen pour parvenir à ses fins.
- Je raisonnais comme vous autrefois, Schoelcher, dit énigmatiquement Sacha. Regardez-moi maintenant: je suis seul, seul au monde, plus seul que je ne l'ai jamais été.
- Je vous ai offert l'asile, pourtant. Vous l'avez refusé. Ne vous en prenez qu'à vous-même.»

Sacha soupira:

«Vous voyez, Schoelcher: on dirait que vous prenez un malin plaisir à me provoquer.
- J'ai déjà répondu à cette question, il me semble.
- Bon, ok, ça suffit Schoelcher, j'ai mieux à faire qu'écouter vos incessantes leçons.»

Sacha tourna les talons et s'éloigna, feignant sans trop y croire d'être furieux. Schoelcher le regardait silencieusement, attendant qu'il s'éloigne, puis prit un malin plaisir à le héler:

«La règle d'Ether est que celui qui quitte le terrain perd la partie!»

Un lointain grognement lui répondit.

Schoelcher attendit encore quelques instants, puis s'autorisa à relâcher le sourire un peu forcé qu'il arborait. Il s'assit à son tour, voûtant ses épaules, fronçant les sourcils, se perdant à son tour dans ses pensées.

«Qu'est-ce que ça a donné, alors? demanda alors Éric, resté seul au fond de la pièce.
- Je n'ai pas encore analysé les données, répondit distraitement Schoelcher. C'est de l'impérial lourd: il va nous falloir une aide un peu spécialisée.
- Vous me tiendrez au courant?»

Schoelcher leva ses yeux usés dans sa direction.

«Retourner à la Dot Corp, tu en penserais quoi?»

Éric frissonna involontairement.

«Vous n'auriez pas une meilleure idée?»

Schoelcher fit une grimace.

«Je vais devoir me palucher une analyse plus serrée, mais je crois que tôt ou tard, je devrai passer la main à Central.
- En quoi est-ce une moins bonne idée que retourner en enfer avec un tee-shirt marqué renégat en grosses lettres rouges sur le dos?
- Central est incroyablement doué pour faire bien pire que le diable en personne avec du code de merde.
- C'est du code??? s'exclama Éric plein d'excitation.
- Yen a aussi, entre autres choses. Du vrai code de merde écrit avec les pieds par une horde de neuneux incompétent pilotée par un encadrement psychopathe: du logiciel propriétaire grand format, quoi, mais avec le source. Rien qu'à la compile, t'as plus de warnings que de lignes de source, tu vois l'genre. Lire un truc comme ça, c'est pire que se cogner le Zohar en hébreu, et, en plus, le code, c'est pas mon truc.
- J'peux vous aider ptet?
- Toi?
- Le code de merde, je connais assez bien, j'ai beaucoup pratiqué à la Dot Corp.
- Hrmmrf, répondit Schoelcher. Bon, allez, casse-toi, on verra, j'te passerai un mail si ton idée me chauffe.
- OK.»

Éric se leva à son tour, faisant mine de quitter la pièce. Schoelcher l'interpella.

«Prépare quand même ton châssis pour un aller simple vers Central. Fais unc config minimale, tu risques d'avoir de gros bagages en soute, sur disque additionnel. Précision: tu emportes le disque, mais tu ne le montes en aucun cas en plein vol. Une fois à Central, tu devras reformater ton châssis et retenir les coordonnées de vol retour de tête et ne les noter nulle part: c'est clair?
- Clair, chef, répondit Eric.
- Allez, casse-toi. J'ai à réfléchir.»


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Fiche mise à jour le mardi 18 mars 2003.
Thomas Nemeth
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