Malgré la diversité apparente des amusements qui semblent m'attirer, ma vie n'a qu'un objet : elle est tendue tout entière vers l'accomplissement d'un grand dessein. J'écris l'histoire des Pingouins.
Anatole France : l'île des Pingouins
Sacha contemplait l'assemblée silencieuse des pingouins. Il s'attendait à autre chose. Il avait pensé être reçu soit par un « chef », soit au contraire par une horde de sales gosses braillards guettant la moindre faiblesse, la moindre maladresse pour rire de lui et lui promettre mille supplices. Il laissa errer son regard sur le poste de commandement de son ancien navire-amiral. Il constata en souriant intérieurement que les rebelles avaient pris soin de ne pas trop endommager l'admirable décoration du fier vaisseau, ne sachant trop s'il fallait attribuer cela à quelque vanité ou au contraire au témoignage d'un travail soigné dans l'aménagement des commandes d'un outil précieux. Il pensait en fait qu'il s'agissait probablement d'un savant mélange des deux : lui-même aurait agi ainsi.
Ils savaient qui il était, sans nul doute, ou du moins, ses allégeances passées. Quelques visages lui rappelaient de vagues souvenirs de l'attaque sur camp CaLUG. Ces mêmes visages reflétaient des souvenirs bien plus précis de sa personne, mais qu'importait ?
« Bonjour » fit une voix sourde dans son dos. La porte derrière lui venait de s'ouvrir. Des pas sourds résonnaient sur le sol.
Il n'eut pas le temps de se retourner et vit Schoelcher, de profil, puis de dos, le contourner, le dépasser, puis lui faire face. Schoelcher écarta d'un léger signe un pingouin qui empoignait une chaise, le désignant. Lentement, le jeune pingouin écarta ses camarades, et marcha dans sa direction, chaise à la main.
Sacha sourit courtoisement. Le jeune pingouin se détendit. Schoelcher prit à son tour un siège derrière lui. À peine assis, il se mit rapidement à l'aise.
« Vous êtes le bienvenu parmi nous, jeune homme » énonça-t-il calmement. Sacha sourit, en pensant qu'il n'avait guère que quelques années de moins que Schoelcher. Ho, bien sûr, Schoelcher ne paraissait plus jeune depuis bien longtemps. À la différence de Sacha, il n'avait guère pris soin de lui, voire cultivé son apparence de vieux pilote usé aux sept enfers des réseaux. Sa passion l'avait écarté des hommes, de leurs exigences sociales, des plaisirs qu'octroie la soumission à ce petit conformisme qu'impose une vie sociale ponctuée de multiples rencontres, enrichissantes ou décevantes, fatalement superficielles, dans laquelle on va vers les autres sans rien présumer d'eux, pour laquelle on se donne une apparence passe-partout, attirante lorsqu'on le peut, adaptée quand c'est possible.
« Je dois me présenter, je suppose » fit Sacha, retrouvant ses
automatismes. « Je me nomme Sacha Von Daum. J'étais jusqu'alors
Consultant Impérial ». Il marqua un temps d'arrêt, puis reprit. « Mais
vous me connaissez, je crois ». Schoelcher acquiesça. « Je vous
remercie de m'avoir prêté assistance, car j'étais en grand péril. À
dire vrai, j'ai rompu mon contrat avec l'E-Empire. Je ne prétendrais
pas avoir cherché à vous rejoindre, car je mentirais. Mais je n'ai
aucun projet à ce jour autre que profiter de ma nouvelle liberté.
- Vous avez déserté l'E-Empire ? » demanda doucement Schoelcher. « Vous
ne pouvez ignorer que vous courriez grand péril ce faisant.
- Oui » l'interrompit Sacha. « À dire vrai, j'ai surtout cherché à
échapper à un destin funeste. L'E-Empire n'a pas accepté mon échec,
celui que vous connaissez, et quelques autres... »
Schoelcher restait de marbre.
« Comme je vous l'ai dit, vous êtes le bienvenu ici, aussi longtemps que vous le désirerez. Je ne vous cache cependant pas que si vous souhaitiez rester à terme parmi nous, c'est certes votre droit le plus strict et nul ici ne vous en empêchera. Mais vous ne pourrez forcer personne à vous y aider, vous aimer, ou vous apprendre à nous aimer. Vous êtes libre, comme nous le sommes tous. »
Sacha prit soudain conscience de quelques murmures discrets, mais non hostiles dans l'assemblée des pingouins.
« Je vous remercie du fond du coeur de votre accueil si généreux, et je l'accepte bien volontiers. Mon vaisseau est très endommagé, et je crains qu'il ne saurait repartir seul de votre bord sans de lourdes réparations. Si je puis répondre à votre bonté de quelque manière, n'hésitez pas à me le dire, aussi clairement qu'il sera nécessaire. Je ne connais que très mal vos usages et vos besoins. »
Un jeune pingouin se précipita à l'oreille de Schoelcher, tandis que les murmures dans l'assemblée prenaient de l'ampleur. On semblait parler de son étrange apparence, d'un piège de l'Empire, cette idée étant rapidement contredite par diverses fanfaronnades. Sacha retrouvait l'ambiance indisciplinée et bruyante qu'il s'imaginait découvrir en arrivant. Sans particulièrement chercher à faire cesser le bruit, Schoelcher reprit la parole.
« Quelques-uns des nôtres se proposent pour vous aider à réparer votre vaisseau, Sacha Von Daum. Nous serions en fait ravis de pouvoir l'examiner, par curiosité, voir de quoi est fait votre splendide appareil. »
Sacha ne put s'empêcher de rire. « Ho, bien volontiers, et de bon coeur. Je pourrai vous montrer quelques améliorations que j'y ai apportées. Mais si j'osais, pourrais-je également solliciter de votre bienveillance une immense faveur ? »
Schoelcher acquiesça. Sacha prit un air aussi sérieux que possible.
« Je suis réellement en danger de mort. Je vous supplie de ne
transmettre à personne de nouvelles de ma présence ici. L'E-Empire
cherche à me capturer et croyez-moi, ils ont vraiment des espions
partout. Je crois même que vous-mêmes seriez en danger si eux ou leurs
chasseurs de primes l'apprenaient.
- N'étiez-vous pas vous-même chasseur, Sacha Von Daum ? remarqua
ironiquement Schoelcher.
- Je vous donnerai tous les détails que vous voudrez sur tous les
sujets qui pourraient vous intéresser, Schoelcher » lâcha-t-il
nerveusement, « mais sans doute cela serait-il un peu trop long
pour le faire ici. Nous aurons bien assez de temps pour de plus
longues discussions, et je ne souhaite pas abuser de votre
hospitalité. »
Schoelcher avait acquiescé avant même la fin de son discours.
« Bien entendu, Sacha Von Daum. Passons à autre chose, maintenant. »
Sacha prit soudainement conscience du fait que Schoelcher ne s'était pas présenté à lui. Il savait maintenant qu'il l'avait reconnu. C'était probablement sans grande importance, puisque tôt ou tard, il serait interrogé, et n'imaginait pas une seconde pouvoir trop dissimuler sans se contredire, mais bon... Il jeta un regard discret au jeune pingouin qui avait parlé à Schoelcher. Ce visage ne lui disait trop rien, et pourtant...
« Je m'appelle Éric, M. Sacha » fit le jeune homme. « J'ai travaillé à
la GigaDot Corp., sous vos ordres, enfin, vous étiez le grand chef
là-bas, j'me souviens. On s'est à peine croisés deux-trois fois.
- Ha oui, vraiment ? » fit Sacha, un peu surpris. « Vous étiez où déjà ?
Pardonnez-moi mais ma mémoire est un peu troublée ces derniers temps.
- Au pilotage, M'sieur ! Les journaux d'événements avec Pip'Office
pour le Comité Mineur de Pilotage Chargé des Affaires Exceptionnelles.
Mais j'ai beaucoup appris ici, vous verrez. Alors, votre châssis,
c'est quoi au juste ? C'est impérial ? C'est expérimental ? Non, parce
que j'ai bien vu, c'est pas commun un truc comme ça. C'est vous qui
nous avez lattés dans l'Ether quand on s'est tirés d'CaLUG et que
Kremps vous foutait la taule à r00twar ? »
Sacha se retrourna vers Schoelcher, un peu désemparé.
Schoelcher haussa les épaules, détourna son regard, hélant d'un geste une bière que les pingouins venaient d'apporter.
« Heu oui, en gros, c'est ça » dit Sacha. « Mais tu sais, ce sont quand
même de vieilles histoires maintenant.
- Ho, vous bilez pas pour ça, M'sieur Sacha, on s'en fout ici
maintenant. Vous verrez, dans l'coin, les impériaux et les vieilles
querelles sont rares. Faut dire que naviguer dans l'secteur, c'est pas
un truc d'amateur. Va falloir méchamment bidouiller dans les confs si
vous voulez rester par ici. On pourra vous relarguer quelque part dans
le Grand Ether si vous voulez, mais bon, si vous craignez pour
vot'santé, vous feriez mieux d'y réfléchir.
- Hmmm... Je ne suis pas sûr que je serai bien accepté ici, fit
Sacha, l'air dubitatif.
- Vous f'rez comme tout le monde » reprit Éric. « Vous f'rez vos preuves
ou vous partirez. Si vous êtes capables de naviguer par ici, vous
verrez, vous finirez par nous comprendre, et même nous ressembler :
alors, on s'en fout. Pis l'E-Empire aussi, on s'en fout.
- Mais nous sommes bien dans le 6bone ici, non ? »
Éric haussa les épaules
« Ben oui : enfin, bon, dans un ensemble de réseaux entièrement contrôlés par Central, avec une bonne cinquantaine de portes sur l'Ether... Enfin, l'Ether des autres : ici, c'est notre nouvel Ether. »
Sacha grimaça.
« Personne n'empêchera les impériaux de venir ici.
- Je ne suis pas sûr » sourit Éric. « En tous cas, Central affirme avoir
compris les leçons du passé. Ils ne pourront pas empêcher l'E-Empire
d'emprunter nos routes et nos réseaux, et ce serait d'ailleurs
stupide, puisque c'est grâce à eux que les tuyaux existent ! Mais nous
devons encore adapter tous nos logiciels, nos protocoles, et nous
veillerons bien à ne plus nous laisser marcher dessus par les
emmerdeurs : enfin, bon, au moins, on essaiera. Et rien ne nous
empêchera de revenir dans le Grand Ether des autres si nous le
voulons.
- Mais... » fit Sacha, « Central, c'est quoi, au juste ? »
Éric haussa les épaules.
« Je ne sais pas trop, en fait. Un gros centre de rebelles tristes qui pensent beaucoup et boivent pas de bières. L'chef Schoelcher leur parle souvent avec le gros truc crypto qu'ont les bons pilotes. Ils nous donnent des nouvelles des autres groupes comme nous, tracent de nouvelles routes, proposent des coordinations d'efforts de développement même si souvent on comprend même pas à quoi servent les projets dont ils parlent. Sinon, ils relisent nos docs, développent des logiciels très balèzes avec lesquels on galère comme des damnés à faire des tests qui plantent tout l'temps. Quand on s'est barrés du CaLUG, c'est des pilotes de chez eux qui nous ont repêchés, qui nous ont guidés ici, pis heureusement, parce qu'on merdait grave. Mais en fait, je crois juste que c'est des mecs qui veulent refaire le monde en mieux avec du code qui marche comme eux ils veulent. Ils nous font chier parfois avec de l'idéologie trop compliquée, mais dans le fond, c'est juste des gros beatnicks un peu paumés qui pensent des trucs sympas, mais qui s'prennent un peu trop la tête. Chuis sûr qu'ils s'éclatent pas des masses, mais yen a que ça amuse... »
La mine d'Éric devenait de plus en plus triste.
« Le truc con » continuait-il, « c'est que parfois ya des mecs qui
partent pour là-bas et qu'on les revoit pas souvent. Pis quand ils
reviennent, on sent bien qu'ils sont pas heureux, qu'ils se prennent
la tête. Par contre, ils sont super-bons en coding, mais quand on
leur demande des trucs, on a l'impression de les faire chier.
- Mais » le coupa Sacha, « ils s'appellent Central parce que ce sont
les chefs de la Rébellion ?
- Ho non » rigola Éric. « Ils peuvent dire c'qu'ils veulent, nous on
fait ce qu'on veut, même que souvent ça les énerve, parce qu'ils ont
l'impression de répéter toujours la même chose. Ils nous appellent les
pingouins parce qu'il parait qu'on raconte tout le temps des
conneries et qu'on brasse du vent en rond dans la banquise, mais
j'crois qu'en fait c'est juste qu'ils nous asticotent pour qu'on lise
leurs docs verbeuses et pédantes à deux balles écrites pour qu'on voit
bien qu'ils sont vachement balèzes. Faut dire que souvent, on finit
par faire comme ils veulent, alors ils rouspètent parce qu'on aurait
dû faire plus vite comme ils disaient et pas n'importe quoi comme il
paraît qu'on fait tou'l'temps. Mais ici on s'en fout, l'important,
c'est qu'on s'éclate. Eux, d'accord, ils pensent beaucoup, mais ils se
plantent aussi, et quand ils se plantent, ça finit avec des grosses
engueulades et d'la vaisselle cassée, pis c'est tout juste s'il faut
pas aller leur faire la psychanalyse. Nous au moins, on teste, on
s'plante, on re-teste, on s'replante et on rigole, pis à force d'avoir
l'habitude de se planter on en fait plus une maladie. Mais c'est quand
même grâce à eux qu'on est là. Mais en fait, chuis sûr qu'ils sont pas
seuls : ya d'autres Central que je connais pas avec qui ils doivent
se prendre la tête. Mais bon, on les respecte à mort parce que c'est
des putains de cadors mortels en n'info. Vous verriez leurs pilotes,
ha, ben justemment, vous avez vu, hein, j'crois ? » sourit-il.
Sacha hésitait à répondre, mais se remémorait effectivement ses nombreux affrontements avec les rebelles. Il avait triomphé sans coup férir lors de son premier assaut au détour du dépôt de code rebelle, mais tous ses autres affrontements avaient viré au désastre : GigaDot Corp. avait été la branlée de sa vie, et sa présence entre les mains rebelles n'était que l'issue provisoire de la succession de désastres qu'avait été l'opération qu'il avait lui-même planifié sur camp CaLUG. De son côté, il avait pourtant probablement réussi un des raids les plus audacieux sur Raid Mont, mais mieux vallait rester discret là-dessus pour le moment.
« Ne t'y trompe pas, petit » reprit-il d'une voix plus froide. « J'ai
perdu la partie, d'accord, mais je retiendrai bien les leçons que tes
potes m'ont filé.
- Vous voyez ? » sourit Éric. « Vous pensez comme nous, en fait, mais
vous ne poussez pas le raisonnement jusqu'au bout : tant pis pour
vous. C'est pour ça qu'on vous dosera hier, aujourd'hui, demain, et
toujours. Un jour, peut-être, vous nous montrerez vos trucs, et on
sera tous plus forts. L'E-Empire ? Qu'avons-nous à craindre d'eux ?
Paumés dans leurs plans mégalos, trop obnubilés à tondre leurs hordes
neuneutes jusqu'au sang, alourdis de pipoticiens débiles jouant leur
propre intérêt contre celui de l'Empire, pourront-ils jamais nous
suivre ? »
Sacha ricana.
« On va voir mon châssis ? »
Éric acquiesça vivement. Deux autres pingouins que Sacha n'avait pas remarqué dressèrent l'oreille.
Sacha n'en revenait pas. Il se souvenait de cet épisode presque lointain, au centre d'Aezulis, ou il s'était distingué de ses camarades en disant les mêmes choses, en d'autres termes. Ce discours lui avait valu son premier commandement. Ce que ses collègues impériaux ne comprenaient pas, ce jeune rebelle le savait. Tous probablement le savaient. Ils étaient nombreux, ils avaient l'énergie que n'ont plus les professionnels. Ils pouvaient gagner s'ils le désiraient, mais sans doute les jeux de l'E-Empire ne les intéressaient pas...
Jusqu'au jour où quelques-uns viendraient sur l'échiquier de l'E-Empire, par ambition, pour l'argent, la gloire ou peut-être par simple désoeuvrement. Ils étaient libres de choisir les buts qu'ils se fixeraient, mais ceux de l'Empire n'étaient pas négociables : l'argent, tout simplement. Un jour viendrait où la fortune de l'E-Empire s'effondrerait, où il abandonnerait ses zélotes et ses clients, trop encombré à combler ses propres pertes.
L'E-Empire, ou du moins leurs cadres ne pouvaient ignorer cela. Ils en parlaient sans doute sans cesse entre eux. Ils avaient probablement des plans, pour vaincre encore.
Il devrait prendre du temps à analyser le contenu de ses bandes.
« Vous v'nez ? » demanda Éric.
Central. Eux aussi savaient tout ça : quel était leur jeu, où était leur intérêt ? Sacha percevait dans son esprit la douce musique du raisonnement, du plan émergent, du bénéfice potentiel.
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Fiche mise à jour le mardi 18 mars 2003.
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