17 Jan 2009 02:07 - Fête : - L'informatique n'est pas plus la science des ordinateurs que l'astronomie n'est celle des télescopes. Edsger Dijkstra

 

L'Histoire des Pingouins

Épisode XV : À demi-nistrateur

Malgré la diversité apparente des amusements qui semblent m'attirer, ma vie n'a qu'un objet : elle est tendue tout entière vers l'accomplissement d'un grand dessein. J'écris l'histoire des Pingouins.

Anatole France : l'île des Pingouins

Jean avait compris qu'il était inutile de faire montre de quelque émotion avec Gruber. Il était de ces hommes glaciaux et indéchiffrables desquels on pouvait se demander s'ils avaient une fonction adaptée à leur caractère ou le caractère de leur fonction.

Le sergent avait pour l'occasion de cette entrevue relevé le masque de son Head-On Display, révélant ses yeux usés et une certaine fatigue, ce qui n'était pas sans surprendre Jean, qui avait un instant envisagé que Gruber fût un véritable cyborg. Mais Gruber semblait n'en avoir cure. Un discours bien rodé était déjà en place :

« Ton premier travail consistera à copier/coller les journaux d'évènements dans Pip'Office afin de réaliser les graphiques relatifs aux statistiques d'exploitation pour le Comité Mineur de Pilotage Chargé des Affaires Courantes Section Prospective et Statistiques. Comme tu vois, il y a cinq journaux d'évènements différents, et on ne peut copier qu'un évènement à la fois. D'expérience, il se produit environ 3 à 4000 évènements/jour : tu devras donc faire ce geste 3 à 4000 fois par jour, tout en surveillant simultanément les 5 journaux. Comme il s'agit du journal des serveurs, cela représente 24h de travail par jour, 7j sur 7j, soit 6 postes : tu as donc 5 collègues de travail qui te relaieront et que tu relaieras à cette tâche, selon un planning qui te sera transmis. »

« Bien, Sergent ! Mais n'y aurait-il pas moyen d'automatiser ce travail par l'extraction et la conversion des fichiers du journal d'évènements ? »

« Quel serait l'intérêt de faire cela, recrue ? »

« Diminuer la quantité de travail de l'équipe et améliorer l'exactitude des résultats ? En diminuant les manipulations humaines, on limite les risques d'erreur ? »

« Quel serait l'intérêt de diminuer le travail de l'équipe systèmes ? Nous sommes tous payés par la GigaDot Corp. après tout : il est logique que nous travaillions en contrepartie de cet argent. De toutes façons, copier/coller est excellent pour muscler son poignet. Il est très important de conserver un poignet musclé. » reprit-il, le visage indéchiffrable. « De plus, cela nous garantit que le journal d'évènements est méticuleusement lu : tout le monde sait qu'il faut lire les journaux d'évènements, et, à la GigaDot Corp, nous respectons les meilleurs standards du métier. Tu noteras de plus que nous devrions alors introduire du code non-vérifié dans une machine en exploitation, ce qui est contraire à toute logique professionnelle. Qui certifierait ce code ajouté ? Toi, peut-être ? »

« Certes non, Sergent. Merci beaucoup de votre patience, Sergent. Me permettrez-vous de poser encore quelques questions ? »

« Profites-en, c'est ton jour de chance. »

« Que dois-je faire si je trouve un évènement suspect ? »

« Qu'est-ce que tu appelles un événement suspect, recrue ? » Répondit Gruber, imitant assez correctement un froncement de sourcils.

« Une erreur, un accès refusé, un arrêt de service, tout ça... »

« Ha, ça ! Surtout tu ne fais rien du tout : c'est le problème du Comité Mineur de Pilotage Chargé des Affaires Exceptionnelles. Tu recopies le message suspect sur un formulaire d'incidents TTA1842 feuillet rose, tu le scannes et tu le mailes au Comité. »

« Il faut que je l'écrives à la main ? »

« Bien sûr : GigaDot Corp dispose des meilleurs OCRs du marché. Ensuite, tu dois envoyer ton feuillet rose avec le feuillet jaune au Comité d'Evaluation des Techniques Adéquates d'Archivage des Formulaires d'Incidents. Bien sûr, tu peux te contenter d'un seul envoi par jour accompagnant ta fiche d'auto-évalutation. »

« Excusez-moi, Sergent, mais qu'est-ce que cette fiche d'auto-évalutation. »

Gruber soupira :

« Il s'agit du rapport quotidien de ton activité et tes progrès, que tu remplis tous les jours et que je contresigne : l'utilisation de cette fiche entre dans la logique de planification de l'évolution chapitre VII de notre spécification ISO9001. Je l'adresse ensuite au CÉTAAFAÉ (Comité d'Évalutation des Techniques Adéquates d'Archivage des Formulaires d'Auto-Évaluation). »

Jean en avait assez entendu pour aujourd'hui. « Merci encore de votre infinie patience, Sergent : c'est un honneur d'apprendre autant de choses d'un véritable professionnel comme vous. »

Gruber soupira : « Ouaips, ouaips : juste un truc, fiston. »

« Oui ? »

« Dans le terme administration systèmes, il y a le mot administration : ne l'oublie jamais. »

Jean ne comprenait pas très bien, mais répondit : « C'est noté, Sergent. »

« Bon : on va déjà voir si tu es capable d'acquérir la patience que requiert le métier. Éventuellement, je te ferai faire des trucs un peu plus critiques par la suite : changer les bandes de sauvegarde, par exemple. »

Jean vit une ouverture : c'était ce qu'il lui fallait ! Un accès aux données !!! Ses yeux trahirent son excitation :

« Ha oui, vraiment ça m'intéresserait beaucoup ! »

Gruber leva lentement les yeux :

« Te fous pas de ma gueule, petit, tu veux bien. Ceci dit, tu feras tes classes comme les autres. C'est pas parce que tu sais bricoler ton PC dans ta piaule que tu connais le métier. Moi, figure-toi, je fais ça depuis 15 ans, tu sais, avant GNU ? Des ptis jeunes comme toi, j'en ai vu un certain nombre... Accorde quelque respect à mon expérience, tu ne t'en porteras pas plus mal. »

Gruber leva lentement sa vieille carcasse, rabaissa son masque facial et reprit quelque prestance. Aussitôt, des messages frénétiques envahirent son display, signalant quelque alerte, exigeant sa présence en trois lieux. Jean crût percevoir un soupir, à moins qu'il ne s'agisse des joints kevlar se remettant en place. Puis, il se retourna, laissant Jean seul face à l'écran coloré de sa console de pilotage.

Jean prit alors conscience des regards de ses compagnons pilotes, alignés sur deux rangs face à leurs consoles respectives, qui, au départ de Gruber, reprenaient leurs activités respectives. Il inséra sa carte dans le lecteur et la console l'identifia. Un trombone jovial et son compagnon le dinosaure mauve apparurent sur l'écran, se disputant chacun une portion non-négligeable de son écran 42 pouces. Jean constata que les piaillements assourdis et suraigus provenaient du combiné casque-micro qu'il avait oublié de revêtir, erreur qu'il corrigea sans tarder.

« Bonjour, Jean, je suis Barney, et je suis ton ami ! »

« Moi, je suis Igolio le trombone et je suis aussi ton ami ! »

« Non », répondit Barney, « C'est moi ton meilleur ami ! »

« Moaaaaaaaaaaaaaa aussi !! » répliqua Igolio.

« Bon, ça va les gremlins, vous êtes tous les deux mes amis. » maugréa Jean. À sa grande surprise, les deux créatures sur l'écran se tournèrent vers lui et répondirent en coeur « Oui, Oui, nous sommes tes meilleurs amis ! »

Jean sentit une peur sournoise s'insinuer en lui. Qu'était-ce donc que cette diablerie ? Des ectoplasmes bavards dans sa console ? Schoelcher aurait sans nul doute immédiatement exorcisé cette engeance diabolique à grands coups de ash, mais diantre, où est la console ? Jean sentait un curieux picotement sur son crâne.

« Tu es bien agité » dit soudain Barney. « J'ai quelque mal à anticiper tes désirs : tu devrais réajuster les petites électrodes à côté des oreilles. Je n'entends pas très bien les mots dans ta tête. Tu dis quoi, À moi, Super-Gnou ? »

« C'EST QUOI CETTE CONNERIE ?! » hurla Jean en arrachant son casque. Il sentit une main sur son épaule, se redressa brusquement et fit face à un très jeune aspirant pilote, qui recula vivement devant sa colère.

« Ho, l'ami calme, calme, tu es nouveau, ici, non ? »

« Je ne sais pas, oui, je suis nouveau et je viens de prendre cette console et il y a ces deux machins dans mon écran qui me parlent ! » Jean sentait soudainement l'incohérence envahir son discours et son esprit.

« Oui, ça fait toujours cet effet au début. Mais ne t'inquiète pas : les assistants ne peuvent lire que tes pensées superficielles, et encore faut-il que tu les exprimes en mots clairs et concis. Regarde, par exemple : je pense très fort Barrez-vous sales bêtes ! et hop, ils disparaissent. »

Plus exactement, observa Jean, les deux ectoplasmes se mirent en coeur à faire des grimaces polies et sortirent de leurs poches (quelles poches pouvait avoir un trombone ?) de superbes pancartes colorées « Accès Interdit » et entamèrent une folle sarabande tandis qu'une petite musique jaillissait du combiné abandonné.

« Oui. » reprit le jeune aspirant, « Il faut que tu leur dises toi-même : je ne suis pas connecté sur ta console. C'est amusant, ces dernières technologies impériales, hein ? Bon, tu m'excuses, j'ai du copier/coller à faire. On se voit à la pause ? »

« Oui, merci, heu... »

« Éric » dit en souriant le jeune aspirant.

« Moi c'est Jean, merci Éric. »

Éric sourit, et retourna à sa console, deux places derrière la sienne. Jean reprit sa place, réajusta le combiné, et susurra :

« Bon, alors, les sales bêtes, maintenant, fini le cirque, barrez-vous et ouvrez-moi une console. »

Igolio avait entre temps revêtu une espèce de costume de Superman avec un G dans un triangle doré sur la poitrine et s'engueulait avec Barney au sujet du fait que seuls les trombones sont polymorphes et pas les dinosaures. À l'injonction de Jean, ils prirent une mine dépitée, entamèrent quelques pitreries d'adieu qui n'étaient pas sans rappeler quelque obscur générique de dessin animé, et disparurent par le bord gauche de l'écran. Par contre, aucune console n'apparut.

Jean soupira, puis se mit à explorer son « espace de travail », trouva rapidement les fameux journaux d'évènements, non sans avoir dû plusieurs fois insister pour faire disparaître Barney et Igolio, qui s'acharnaient à vouloir l'aider en déplaçant sa souris ou en ouvrant diverses fenêtres de prose impériale. Son poignet devint douloureux moins d'une demi-heure après qu'il eut commencé à réellement accomplir le travail pour lequel il était désormais payé. Heureusement, une distraction vint à point pour provoquer une crise de fou rire dans la salle, lorsqu'un caporal impérial se présenta l'air assez irrité dans la salle en demandant :

« Quel est l'abruti qui a commandé un steak de gnou à la cafétéria ? »

Jean soupira, s'attendant à voir émerger Igolio et son pote, se demandant quel registre d'insultes était accessible à leur inintelligence artificielle. Mais visiblement, les deux créatures avaient quelqu'instinct de survie et vaquèrent à moult occupations souterraines fort coûteuses en CPU, comme le trahit soudainement un furieux crépitement du disque de la console.

Le caporal parti sans avoir obtenu de réponse, une fenêtre apparut sur l'écran de Jean sans qu'il n'ait rien demandé, portant un message d'Éric :

« Putain, t'es un Dieu, toi : comment t'as fait ce coup-là ? »

Jean ne savait pas comment répondre.

Mais en y réflechissant un petit peu, il y avait peut-être moyen d'utiliser Igolio et son pote à des fins plus constructives... Cela occuperait utilement son esprit et l'aiderait à oublier la douleur persistante de son poignet durant les longues heures de sa permanence.


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Fiche mise à jour le mardi 18 mars 2003.




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