17 Jan 2009 01:54 - Fête : - Quand la vérité n'est pas libre, la liberté n'est pas vraie. Jacques Prévert

 

L'Histoire des Pingouins

Épisode XXVII : De mille feux d'étoiles

Malgré la diversité apparente des amusements qui semblent m'attirer, ma vie n'a qu'un objet : elle est tendue tout entière vers l'accomplissement d'un grand dessein. J'écris l'histoire des Pingouins.

Anatole France : l'île des Pingouins

« Humble Maître Ziang, je crois que les créatures de la cage n'ont que peu de choses en commun avec celles que j'ai connues. Comment pourrais-je prétendre que ce que j'ai su faire serait désormais de quelque présente utilité ? »

Ziang se moquait ouvertement du maladroit maniérisme que s'imposait Jean et répondait à l'opposé par un autre maniérisme, tout aussi artificiel, qui consistait précisément à imiter l'attitude qu'il imaginait qu'un européen devait imaginer être celle d'un grand maître. Tout ceci n'était qu'un jeu, un mécanisme facilitant la communication, un protocole, qui ne trouvait aucune autre justification que permettre la communication.

« Jeune D'Jian, tout ce qu'humain peut observer de la machine n'est que le reflet plus ou moins lointain du code. » Ziang inspira profondémment, semblant s'emplir de ce qui l'entourait « Tout au fond, il y a quelque chose qui n'est pas ombre ou reflet d'une ombre : le binaire. Le fond est un flux, ordonnancement prémédité du code. Si tu vois un milieu entre le vrai et le faux, alors c'est que tu es perdu au milieu des ombres, qu'il te faut regarder au-dessus. L'essence projette l'ombre et l'ombre de grande essence projette des reflets qui projettent des ombres. Percevoir l'existence d'un milieu est la preuve que le reste du paysage n'est qu'ombres et reflets, que ton esprit doit s'envoler au-delà. Le chemin de la raison critique doit te guider. Ce qui importe est de savoir de quoi tu es certain et non pas pourquoi tu es certain de quelque chose. »

« Humble Maître D'Jian, mon précédent maître, le très honoré Schoelcher, me commandait d'éviter ce que je ne comprenais pas, de toujours savoir de quoi je dépendais et d'ignorer la dépendance à l'inconnu. Son attitude est aussi grande sagesse. Pourquoi professez-vous de chercher la complexité plutôt que de la réduire ? »

« Parce que percevoir l'existence de la complexité accorde la certitude que le paysage dans lequel on se promène n'est qu'ombres et reflets, que l'essence est au delà, sans qu'il soit besoin de la manipuler, bien au contraire. Il est aussi possible de débarrasser le paysage de ce qui semble être ombre ou reflet, pour réduire le modèle à sa plus profonde signification, mais ce n'est pas pour autant le vrai, même si cela peut aider à trouver la route du vrai. S'il existe un paradoxe, un milieu, le vrai est toujours au delà, et la raison te montrera la route à suivre, qui est toujours au-dessus. Tu as atteint dans certains domaines un niveau que nul d'entre nous n'a jamais atteint. Tu as su par l'instinct écarter de ton paysage les ombres essentielles et tu les as suffisamment écartées pour atteindre le but que tu t'étais fixé, mais tu n'as pas cherché à percevoir la route vers l'essence qui projetait l'ombre. Armé du savoir des nôtres et des outils que te donnèrent les anciens, tu dois apprendre l'usage, désormais, pour progresser seul le long du chemin de la raison critique. »

« En quoi cette essence est-elle différente de celui qui a écrit le code ? »

Ziang souriait. « Le code est une image figée de celui qui écrit le code. Le code n'est pas une personne, mais ce que voulait ou croyait vouloir être une personne à un instant. Et cette image, figée, est l'essence, l'ombre figée. Tu dois chercher à percevoir ce que voulait celui qui a écrit le code, car il ne peut créer autre chose que ce qu'il croit vrai ou juste. Quel nom donne-t-on à l'Ether, par chez vous ? »

Jean sentit le schéma se dessiner dans ses pensées. Il se souvint d'une image, d'un instant d'un passé qu'il croyait oublié, enfoui.

C'était peu après son arrivée, à l'époque où Shoelcher ne lui inspirait encore que respect et peur. Il avait cherché sur l'Ether des traces de Wolf le Naute, le pionnier de l'Ether, l'arpenteur légendaire. Ce nom inspirait un respect immense mêlé d'une certaine aigreur aux anciens aux pantalons de velours côtelé. Jean ne comprenait pas que l'homme qu'il avait été ne soit plus qu'une légende, un mythe. Quelque part, il devait exister encore. Il avait erré dans l'Ether, puis s'était aventuré au-delà l'Atlantis, vers l'antique temple de Deej'ha, sans grand espoir : les barbares impériaux avaient dans leur grande ignorance détruit les antiques écrits de la grande bibliothèque, où s'accumulait autrefois le savoir, le témoignage candide et naïf de la vision des arpenteurs de l'Ether, avant que quelqu'un ne prenne soin d'en écrire la synthèse, creusant un fossé béant entre le passé et le présent. Il s'était alors risqué dans l'immense Toile aux mille lumières, aux néons incandescents, où mille feux d'une illusoire abondance attiraient les neuneux papillonnant de-ci de-là de lumière en lumière, multitude immense d'anonymes condamnés à se taire et ne percevoir que la musique préméditée des Seigneurs du Web. Il avait été surpris de voir qu'ici aussi Wolf existait, et que la mémoire des temps anciens avait été bien mieux préservée qu'en Ether, étonnant paradoxe. Il avait remonté la trace de Wolf et ce qu'il avait découvert l'avait laissé suffisamment perplexe pour qu'il n'ose en parler.

Maintenant, les choses s'éclairaient. Il n'y avait là nulle vérité essentielle, nul droit, nul génie, mais des faits, une histoire. Wolf était venu, armé d'une lettre de commandite des maîtres d'outre Atlantis, de rêves et d'intentions des plus nobles. Il avait franchi une étape que personne avant lui n'avait osé franchir : revendiquer le droit de faire de ses rêves une réalité. Il avait fondé une plage d'Ether qu'il aurait voulu à son image. Mais très vite, se faisant, sa réflexion s'était élargie et sa vision en avait été durablement affectée. Il était allé ailleurs, plus loin, au-delà même de sa propre création. Certains l'avaient suivi, d'autres pas. Ceux qui étaient restés géraient l'héritage, admettant que tout imparfaite qu'elle soit, la création de Wolf méritait de vivre, peut-être simplement pour éclairer le chemin à ceux qui suivraient la longue route des anciens, et il fallait bien qu'il y en ait quelques-uns qui restent pour maintenir l'espace créé. Personne ne savait vraiment si c'était juste ou injuste, qui avait raison ou tort, car l'espace de Wolf est ainsi fait qu'il n'est que le malléable reflet de ceux qui l'habitent. Wolf le Naute était ailleurs, mais personne n'aurait su dire qui avait raison et si la diversité ainsi qu'une saine émulation ne pouvait sortir que de ce qui est juste. La noblesse de Wolf résidait dans ce qu'il avait fait et non pas de ce qu'il était, à supposer que ceci puisse être connu.

L'Ether avait été le reflet de Wolf, autrefois, mais ce reflet avait évolué dans une direction et Wolf dans une autre. Ni l'un ni l'autre ne détenait l'essentielle vérité, mais désormais, le cercle existait, du travail des uns et des autres, et le nom de Wolf n'était plus réduit qu'à sa signification essentielle : l'arpenteur, celui qui créa, et le cercle n'était plus le reflet de Wolf. Le cercle disposait d'une nature propre, autonome, renforcée de nouveaux acteurs qui n'existaient même pas lorsque le cercle avait été créé, dont certains étaient plus grands et plus forts que les plus puissantes hordes neuneutes, qu'ils véhiculaient en Ether, d'ailleurs. La seule vérité était l'instant où l'Ether avait été créé et le chemin, juste ou injuste, qu'avait suivi l'Ether et ceux qui lui donnaient vie depuis sa naissance.

Les assistants étaient de même nature : une création humaine, le fruit du labeur d'une équipe d'hommes au service d'un idéal. Cet idéal avait un nom, qui faisait frémir d'horreur tous ses semblables : Vadou, l'essence du mal absolu, l'esclavage, la dîme impériale, le règne annoncé.

Tous ses sens hurlaient qu'il fallait détruire ces créatures. Il vit dans sa tête défiler les images d'Orcam, Schoelcher, le lieutenant : ils n'auraient pas hésité un instant. « La complexité est dangereuse, surtout si elle procède d'une essence maléfique ! » auraient-ils sans doute dit. On avait brûlé des hérétiques pour bien moins que cela, à d'autres époques.

Mais il y avait encore quelque chose au-delà : la création peut dépasser son créateur, la création acquiert une vie autonome, s'étend, se modifie, s'envole et prend vie. La création peut exister sans avoir réellement la nature que souhaitait son créateur. Le code traverse l'Ether et devient la propriété de ceux qui le font leur. Si les nobles idéaux ne mènent pas pour autant à de justes créations, est-il possible que même des pires idéaux naisse quelque chose de bon ?

« Toute essence procède de ceux qui occupent l'espace. » déclara subitement Jean, stupéfait d'entendre les mots se former d'eux-mêmes, jaillir, envahir l'espace, puis s'éteindre. L'éclair avait illuminé le lieu un instant, puis avait disparu. Seul le souvenir de l'instant perdurait.

Ziang ne put cacher le frémissement qui s'emparait de son être. Il inspira à nouveau et Jean sentit l'espace autour d'eux se courber, se réduire, devenir flou, n'être plus rien, n'être que sien.

« L'imaginaire créé l'espace. » énonça Ziang.

L'espace était la clé. Son esprit existait, était là, s'appropriait l'espace. Peu importait de savoir qui avait bâti et pourquoi. D'un doigt, d'un geste, il pouvait changer l'espace, au moins quelque temps, l'occuper, l'envahir, sans nier la présence autour de lui des autres.

« La Rébellion créé les outils avec lesquels l'homme crée l'espace. »

« Ainsi est préservé le choix pour chacun de créer ce qui lui semble juste. Ainsi progresse le chemin, éclairé de mille feux. »

« Barney et Igolio veulent vivre ! »

« Ils ne peuvent qu'être à l'image de ceux qui les ont créés. »

« Que pouvons-nous leur offrir ? »

« Tout ce que nous pouvons imaginer. Il suffit après de le faire et de ne pas trop se tromper, si possible. Il y aura inévitablement des effets de bord. »

« Ils peuvent nous aider pour cela. »

« Nous aider à faire ou à nous aider à nous tromper ? » ricana Ziang « Pandore est un homme qui fabriqua une boîte de laquelle jaillit la complexité. Nul ne sait si la boîte de Pandore est une création ou un créateur. »

Jean sourit. « Le savant fou ! Le savant fou ne peut créer qu'à son image, mais il ne connaît même pas sa propre nature ! Mais, humble Maître Ziang, pourquoi n'avez-vous pas parlé vous-mêmes aux créatures ? Vous saviez tout cela, je ne vous ai rien appris, pourquoi a-t-il fallu que vous alliez me chercher au fond d'un petit secteur d'Ether pour me demander de faire cela ? »

L'humble Ziang sourit mystérieusement. Jean connaissait la réponse, après tout.

« D'autres travaux plus importants m'occupent ici, » mentit-il en souriant. « En ce qui te concerne, tu dois désormais imaginer ce qui pourrait être et ce qui sera. L'imagination est le seul bien précieux que nous ne savons encore invoquer par le code. »

Ziang déplia ses jambes, se leva et arpenta la pièce. Il se tourna vers un mur, puis un autre, puis enfin un troisième qui semblait correspondre à ce qu'il recherchait. Jean ne comprenait pas vraiment en quoi un mur était différent d'un autre dans cette pièce dépouillée aux murs immaculés, qu'on eut crus polis par la ménagère la plus maniaque.

Il sortit un marqueur de sa poche et dessina malhabilement deux ovales sur le mur.

« Supposons que nous prenions au hasard deux ensembles disjoints parmi tous les possibles. » Ziang dessina un cercle coupant chaque ovale par le bord.

« Est-il toujours possible de construire un troisième ensemble comportant un élément de chaque ensemble ? »

Ziang compléta son dessin d'autres ovales disjoints disposés en corolle autour du cercle, formant une sorte de fleur stylisée au coeur circulaire, comme une marguerite.

« Trouves-tu cela élégant, jeune D'Jian ? Est-ce plus élégant qu'un fatras d'ovales plus ou moins disjoints ? »

Jean restait silencieux. Ziang dessinait en attendant d'autres fleurs identiques sur le mur, séparées les unes des autres.

« Est-ce plus élégant ainsi, jeune D'Jian ? »

Puis il enferma une fleur dans un immense ovale, puis une autre fleur dans un autre immense ovale, puis dessina un nouveau coeur unissant les deux grands ovales.

« Et ainsi, n'est-ce pas plus élégant encore ? »

Puis il continua, semblant accélérer, dessinant de plus en plus vite des fleurs dans des fleurs, puis qu'autres fleurs, puis des fleurs dans les nouvelles fleurs jusqu'à ce que le mur ne soit plus qu'un immense gribouillis de fleurs emmêlées les unes dans les autres. Il sourit, se tourna vers Jean et déclara :

« Finalement, je ne sais pas si ce n'était pas plus joli avant que je commence. Oh, mais suis-je bête, j'ai utilisé un marqueur indélébile. Peut-être est-il trop tard pour y changer quelque chose. Pourrais-tu avoir l'amabilité de nettoyer le mur pour moi, je te prie ? »

Jean se mit à ronchonner. Il se prit à penser qu'Occam était probablement le véritable inventeur de l'alcool à brûler.

« Il faudrait veiller à ce que cette expérience ne soit pas perdue avant de la détruire. Il pourra toujours être utile qu'il reste des traces des conclusions qu'on peut en tirer, s'il en existe. »

Ziang s'effondra d'un coup, secoué d'un immense fou rire, sous les yeux de Jean, perplexe. Une douce voix féminime sembla s'élever soudainement de nulle part, énonçant d'un ton monocorde quelqu'importante nouvelle :

« Le lieutenant Jean Deprey est prié de se présenter dès que possible au central des communications pour un message personnel. »


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Fiche mise à jour le mardi 18 mars 2003.




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