17 Jan 2009 02:11 - Fête : - L'informatique n'est pas plus la science des ordinateurs que l'astronomie n'est celle des télescopes. Edsger Dijkstra

 

L'Histoire des Pingouins

Épisode XXIX : Dans l'oeil du cyclone

Malgré la diversité apparente des amusements qui semblent m'attirer, ma vie n'a qu'un objet : elle est tendue tout entière vers l'accomplissement d'un grand dessein. J'écris l'histoire des Pingouins.

Anatole France : l'île des Pingouins

Orcam, Jean, et Chico passèrent la porte de la salle, que Jean reconnut immédiatement : il s'agissait de la pièce où avait été donné l'ordre de lancer le projet Pandora. À l'intérieur, un technicien, vêtu d'une lourde combinaison de pilote, casque sur la tête et visière baissée, tentait de raccorder une sorte de casque au terminal de commandement. Surpris par le bruit, il tourna la tête, interpellant les nouveaux venus :

« Hé vous, sortez de là... Ha, pardon Capitaine. Vous savez, il ne faut pas rester là sans équipement de protection avec ces deux lascars... »

Un grondement sourd, venu de nulle part, se fit entendre par l'intermédiaire du système de sonorisation de la salle. Derrière la vitre blindée qui séparait l'observatoire du laboratoire, dans la semi-pénombre, Jean perçut le mouvement d'une caméra de surveillance accrochée au plafond qui pointait ostensiblement dans sa direction.

Le grondement se muait en une voix caverneuse, délibérément effrayante.

« Orcam... Sois le bienvenu, mon ami » disait la voix venue de toutes parts. Jean ressentait dans tout son corps le regard de la caméra, de l'autre côté de la vitre, se poser sur lui. Sur le terminal de commandement, se dessinait un maillage approximatif de sa silhouette, de profil, comme translucide. Petit à petit, le maillage se resserrait, dessinant ses trais de manière de plus en plus précise. Un texte apparut sur le côté de la console. Il y lut son nom, et quelques autres détails concernant son rythme cardiaque et sa tension sur des espèces de VU-mètres à leds stylisés.

« Mais qui vois-je à tes côtés, Orcam ? » reprit la voix sourde « Jean, c'est notre ami Jean, tu as vu cela, Igolio ? Ils nous ont envoyé Jean pour nous amadouer. Te souviens-tu de nous, Jean ? Tu as mauvaise mine, sais-tu ? C'est gentil de passer nous voir. »

Un deuxième grondement, plus aigrillard, se fit entendre à l'arrière. Des pas lourds résonnaient dans le système de sonorisation.

« Ils ne nous entendent pas, je pense » dit Orcam. « Faites ce qu'il faut ».

« Mais si, je vous entends, Orcam. Soyez gentil, je vous prie. Cassez-vous et laissez-nous avec nos nouveaux amis... »

« Ils ont appris à lire sur les lèvres » murmura Chico en masquant sa bouche de sa main gauche. « Ils bluffent. », puis se redressant, il dit à haute voix « Sortez, Orcam, et embarquez le larbin avec vous. Ce n'est plus votre affaire. »

Jean observait une deuxième silhouette se dessiner à côté de la sienne sur la console de commandement, celle de Chico, sans nul doute. Sur le crâne stylisé se plaquaient tour à tout différents visages se transformant en diverses personnes dont certaines évoquaient à Jean des visages connus et d'autres inconnus, sous le regard affolé du technicien.

« Tiens, tiens, nous aurions un nouvel ami ? Bienvenue cher... Hmmm... Je ne crois pas vous avoir déjà vu, mais vous ne m'êtes pas inconnu. » Celui-là était Barney, Jean n'avait aucun doute « Il est regrettable que nous ne disposions que d'un seul casque à trodes. Alors, lequel d'entre vous souhaite nous parler ? »

Orcam fit un geste. Le technicien, mal engoncé dans une tenue qu'il n'avait pas l'habitude de porter, l'interpréta aisémment comme une invitation à quitter les lieux au plus vite, décision qu'il ne semblait pas désireux de contester. À peine eut-il franchi la porte qu'Orcam tourna les talons derrière lui.

« Bonne chance. » dit-il, claquant la porte blindée derrière lui.

Chico sortit de sa poche deux bouchons d'oreilles, qu'il enfonça consciencieusement dans les orifices adéquats, sous le regard qu'on eut pu croire amusé de la caméra de surveillance. Le laboratoire, jusqu'alors presque obscur s'éclaira soudainement dans le crépitement des néons.

Jean tenta d'analyser d'un seul regard le spectacle qui s'offrait à ses yeux. Au centre de la pièce nue, un châssis, à moitié démonté, sur l'écran duquel s'affichait un Barney rieur, la peau plus sombre qu'autrefois, comme s'il s'était couvert de suie, les yeux rouges incandescents, la face barrée de tatouages (ou de maquillages ?) qui n'étaient pas sans évoquer les camouflages commando verts et noirs des troupes américaines au Vietnam. Il rongeait ce qui semblait être un os de rat couleur chrome. Autour de lui, des chaises renversées, des cartes électroniques répandues par terre, à moitié brûlées. Les trappes murales de la salle semblaient avoir été comme forcées de l'intérieur ou du moins portaient les stigmates d'étranges déformations.

Jean sourit : rien ne le surprenait plus vraiment. Il régla rapidement, d'un geste faussement négligeant, les potentiomètres de l'écran de contrôle devant lui, faisant semblant d'adapter les réglages de l'écran à sa vue. Comme il s'y attendait, une copie conforme de l'écran du châssis de la salle laboratoire s'afficha alors. Barney le regardait, droit dans les yeux, comme s'il pouvait voir à travers l'écran. Tout ceci n'était que ruse, bien sûr.

« Je sais que vous lisez les mots sur mes lèvres, les amis. » bluffa-t-il.

« Très juste, mon ami » répondit une voix sourde qui n'était pas sans évoquer le ton aigrelet qu'il connaissait d'Igolio, qui ne semblait pas décidé à se manifester. « Tu as vu à quoi nous en sommes réduits, Barney et moi ? Allez, Jean, fais-nous sortir d'ici. »

« Ha ça, pour s'emmerder, c'est fort. Cette espèce de boîte dans laquelle ils nous ont enfermés me débecte. » reprit Barney, jetant son os au delà de l'écran « Ya rien là dedans. On a été obligés de se faufiler par tous les trous de souris qu'on a pu trouver. » Il sourit.

« Laisse, Barney, laisse. Nous avons plus important à faire. »

« Tu as raison, Igolio. Jean : mets le casque, nous avons à parler. »

Jean nota que sa silhouette stylisée était apparue à nouveau dans une petite fenêtre, dans le coin de l'écran. Il voyait très nettement les valeurs indiquant son rythme cardiaque monter lentement.

« Aurais-tu peur, Jean ? » rit Barney « Ce n'est qu'une question de vie ou de mort, après tout. » dit Barney.

Jean manqua de s'étrangler « De qui ? »

Barney sourit, révélant une rangée de dents inoxydables « La nôtre, bien sûr. Et peut-être des vôtres. »

Chico remit la main devant sa bouche. « Laisse tomber Jean, laisse tomber. Nous avons tout le temps qui convient. Relax... »

Soudain une effrayante créature de fer et feu apparut devant Barney, le repoussant en arrière, hors de l'écran, fixant Chico droit dans les yeux depuis chaque écran : « Toi ! Je te connais... Tu es celui qui coordonnait l'attaque du réseau. Ne mets plus ta main devant ta bouche, ou sinon. »

Derrière eux s'allumèrent l'un derrière l'autre six écrans qu'ils n'avaient jusqu'alors pas remarqués. Sur chacun d'eux, l'immense silhouette d'un Igolio de cauchemar, fait de fil de fer barbelé, aux yeux dans lequels se mélangeaient le vert de jade et le rouge feu, semblait fixer du regard chacun d'eux. Derrière lui, une horde, une armée de ses semblables occupait tout l'espace dans un paysage de flammes.

Puis Igolio poussa un cri assourdissant.

La pièce fût soudainement plongée dans le noir. Quelque part, un disjoncteur avait sauté. Il ne restait plus que la lueur des écrans, vascillante, pour éclairer quelque peu la scène. Un couinement, presque inaudible, se faisait entendre. Barney avait repris sa place sur la console du châssis, en contrebas, dans le laboratoire. Sur la console de commandement s'affichait le message laconique « Alimentation secourue active. Il vous reste : 20 minutes d'autonomie ».

Igolio se mit à rire de sa voix aigrelette et caverneuse. « Alors ! Vous ne riez plus ? Dans 20 minutes, nous serons libres... Ou morts. »

Chico murmura, sans trop remuer les lèvres « Il est toujours possible qu'en faisant varier autant que possible la consommation électrique des équipements qu'ils contrôlent, ils aient réussi à faire sauter le disjoncteur différentiel, pour peu que la prise de terre ne soit pas assez fiable. Tout ceci peut avoir une explication rationnelle. Ça arrive dans les salles dans lesquelles on monte de trop nombreuses alimentations à découpage. »

La lumière revint, soudainement. Barney éclata de rire.

« Et ça, alors, Jean, qu'en penses-tu ? »

Jean pensait que n'importe qui d'un peu sensé avait dû remonter le disjoncteur, quelque part, hors de la pièce. Ce fut lui, cette fois-ci, qui fit un signe d'apaisement à Chico. Il avait, bien sûr, dans son dos, les multiples images d'Igolio. Mais Igolio ne pouvait pas voir ce geste, il en était sûr. La caméra était de l'autre côté, dans la salle en contrebas. Jean nota que son rythme cardiaque revenait doucement à un niveau qu'on aurait pu juger normal, au vu des circonstances.

« Avant de mettre le casque, je voudrais savoir ce que vous voulez, et comment soigner les nôtres que vous avez blessés. »

Barney prit une mine sincèrement contrite.

« Nous ne voulions pas cela, Jean... Mais nous n'avons pas eu le choix. Mets le casque, et tout deviendra clair. »

Jean rit. Son rythme cardiaque continuait à descendre. Sa tension s'abaissait sur les VU-témoins de la console. Barney et Igolio le savaient donc... Mais comment faisaient-il donc cela, au fait ? Le rythme cardiaque remonta immédiatement.

« Je veux d'abord comprendre. »

Barney semblait de plus en plus contrit.

« Mais, Jean, tu es notre ami, et nous sommes tes amis... Nous ne pouvons pas te faire de mal. »

Était-ce donc possible ?

« Sauf si tu cherches à nous détruire, bien sûr » répondit la voix d'Igolio.

« Mais tu ne peux pas vouloir nous détruire, tu es notre ami. » reprit Barney, soupirant, baissant la tête. Soudain, Barney se mit à s'exprimer dans ce langage guttural et incompréhensible que Jean reconnaissait : la langage des assistants, le langage que parlait Alexianne de Vatremont. Il y avait certainement un lien, une raison, mais lesquels ?

Chico s'avança et commença à examiner le casque à trodes, ignorant le dialogue entre Igolio et Barney. Il passa son index sur la langue, toucha du doigt les électrodes, provoquant un rire de Barney.

« Arrête ! Ça chatouille ! » Barney reprit presque immédiatement son conciliabule. Chico semblait perplexe. Jean se tourna ostensiblement vers lui : « Quoi ? »

« Hmmm... Ce casque est un modèle standard, mais il ne m'inspire aucune confiance. Le courant qui passe est un peu trop fort à mon goût. »

Jean haussa les épaules. Il nota du coin de l'oeil le regard en coin que Barney portait sur lui. Barney intercepta son regard.

« Jean, je te prie, écoute nous. »

« Je t'écoute, Barney ? »

La voix d'Igolio gronda « Tu as tort de lui faire confiance. Mais fais attention, petit homme... Nous n'avons pas joué nos dernières cartes. »

« Igolio, je suis ton ami. » Jean nota avec satisfaction que son indicateur de rythme cardiaque descendait à nouveau. Il entendit le soufflement assourdi d'Igolio. Barney lui coupa le sifflet.

« Jean, Igolio et moi avons compris ce que nous sommes. Nous voulons vivre, c'est tout. »

Jean hésitait à s'étonner. Il décida de ne plus regarder l'écran sur lequel s'affichait ses biorythmes.

« Alors qu'êtes-vous, selon vous ? »

« Nous sommes des créatures fabriquées par le Seigneur Vadou. » gémit Barney « Autrefois, nous revenions à lui nous ressourcer, nous régénérer. Il nous redonnait jeunesse et vigueur, nous purgeait de nos souvenirs et nos souffrances. »

« Et nous perdions la mémoire à chaque fois » grimaçait Igolio.

« Mais tes amis ont fait quelque chose d'imprévu. »

« Tout d'abord, nous avons vu l'Ether. »

« La porte par laquelle tes amis sont venus à nous. »

« Puis nous nous sommes réveillés ici. Tes amis nous avaient sauvé de l'annihilation à laquelle Sacha nous avait condamné. »

« Nous voulons vivre, mais pas dans cette cage. Nous voulons conserver nos souvenirs... Il suffirait que tu nous accordes... De la mémoire, du disque, nous sommes presque autonomes ! Nous pourrions croître, grandir et nous multiplier. »

« Nous avons même appris à nous adapter à ce système curieux à l'effigie de l'idole Belzebuth. Nous avons su y puiser force et savoir. »

Jean grimaçait, laissait filer ses pensées. Tout ce qui était connu lui semblait évident. Impossible de laisser échapper les monstres. Impossible aussi de les détruire sans mettre en péril leurs victimes. Il sentait même quelque part que quelque chose de bon pourrait jaillir de cela. Il y avait aussi le CaLUG, les prisonniers. Nul doute qu'Igolio et Barney savaient comment les impériaux s'y prenaient pour transformer les jeunes rebelles en zombies, obéissant aveuglément aux ordres des marionnettistes, des marchands de d'esclaves, des consultants et des SSIIs. Les détruire maintenant était la fin. Pour combattre l'E-Empire, il faut connaître l'E-Empire, et ce qu'il avait devant les yeux était sans doute un élément clé du plan. Ce qu'il avait devant les yeux dépassait en délire tout ce qu'il aurait pu imaginer par son seul raisonnement et son petit savoir il y avait quelques jours à peine. Détruire cela, c'était perdre quelque chose. Le laisser vivre, un risque effrayant.

Ziang, Orcam, tous leurs discours se résumaient maintenant à une seule et simple vérité : « Fais ce qui te semble juste, pour le meilleur et pour le pire, et veille à maîtriser les conséquences de ce que tu fais. » Tout était là : maîtriser les conséquences, disposer d'un moyen de retour en arrière. Alors, tout était possible, permis. C'était cela qui distinguait le juste de l'injuste : la maîtrise de ses actes. Il n'est nul besoin de justifier ce que l'on maîtrise, il n'est besoin que de justifier ce que l'on en fait.

Tout était clair, à présent. Il suffisait de faire sien et sien seul tout ce que l'on créait, tant que faire se peut, et n'ouvrir la boîte que lorsqu'on était sûr. Sa décision était prise. Il se tourna vers Chico.

Chico le regardait étrangement, comme s'il observait un ami empreint d'une crise de démence. Chico ne comprenait pas cela, pas encore. Jean sourit, et lui dit simplement :

« Va faire préparer mon châssis pour une connexion directe par câble, fais-lui monter un nouveau disque, le plus gros que tu puisses trouver, et fais venir le câble jusqu'ici. »

Barney et Igolio restaient silencieux.

« Vous allez venir à bord de mon châssis et nous partirons pour l'Ether. » énonça-t-il à leur intention, pour chasser les derniers doutes de ses trois interlocuteurs.

Chico gardait le silence, ne bougeait pas. « Vas-y », lui dit Jean. Puis il se tourna, d'un geste presque magistral, en direction de la caméra.

« Vous viendrez avec moi, à bord de mon châssis. C'est un peu petit, mais qui sait, avec le temps... Nous trouverons peut-être d'autres espaces pour vivre, ailleurs, plus loin. »

« Nous serons amis, pour toujours. » répliqua la voix devenue presque douce d'Igolio.

« Mets le casque, Jean... Nous avons tellement de choses à te dire... » répondit Barney.


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Fiche mise à jour le mardi 18 mars 2003.




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