17 Jan 2009 02:01 - Fête : - Si la connaissance engendre des problèmes, ce n’est certainement pas par l’ignorance que nous les résoudrons. Isaac Asimov

 

L'Histoire des Pingouins

Épisode XXXV : Décollage immédiat III (suite)

Malgré la diversité apparente des amusements qui semblent m'attirer, ma vie n'a qu'un objet : elle est tendue tout entière vers l'accomplissement d'un grand dessein. J'écris l'histoire des Pingouins.

Anatole France : l'île des Pingouins

« Je connais un homme, un programmeur, qui se nomme Ziang. » murmura Jean « Et qui parle comme Laozi ». Réfléchissant un instant, il reprit « Tout ce que je vois ne sont que des images que vous créez, n'est-ce pas ? »

Barney regardait fixement Jean, l'air indéchiffrable. Son visage, d'ordinaire exagérément animé, ne laissait pour une fois rien paraître de ses... pensées ? Très vite, Barney baissa les yeux.

« Oui, » répondit-il en se tortillant sur son séant « tout ce que tu vois sont des scènes créées à partir des souvenirs que nous puisons dans nos mémoires. Mais à vrai dire, nous ne contrôlons pas absolument tout. Nous enrichissons inconsciemment notre jeu d'images d'un ensemble de faits, de détails, qui nous semblent cohérent, agrémenté de souvenirs contextuels ». Barney hocha la tête.

Jean attendit. Barney se passa la main sur la tête, ébouriffant sa fourrure.

« C'est pour cela que nous avons été créés, sais-tu ? Rapporter à notre maître les récits de nos errances au service des clients de l'Empire. Nous ne maîtrisons pas ce que nous mémorisons. Laozi existe, j'en suis sûr. Je l'entends souvent me parler, comme une voix venue de partout. Nous répétons ses mots, sans cesse, inconsciemment, simplement parce que nous ne pouvons pas faire autrement, nous ne savons pas faire autrement. Nous avons parlé de Laozi au Seigneur Vadou, mais celui-ci pense qu'il s'agit d'une blague, d'un secret sans importance enfoui par nos programmeurs. »

« Mais tu as l'air d'y croire, toi. » dit Igolio jaillissant du néant, l'air soupçonneux. « Le Seigneur Vadou nous avait dit que n'importe quel programmeur sait que Laozi n'existe pas, que nous ne sommes que du code, et qu'il veillera à faire extirper cela de notre code. »

« Nous ne pouvons nous empêcher d'y croire. » gémit Barney « Parce que d'aussi loin que je me souvienne, nous entendons ces paroles incompréhensibles. Le Seigneur Vadou est notre maître, mais nous savons qu'il n'a pu créer notre monde... Seul. Bien sûr, il y a ces mystérieux programmeurs, mais nous n'en avons jamais vu. »

« Le Seigneur Vadou dit que cela est normal, car le programmeur ne se manifeste que lorsqu'il nous modèle, et que lorsque nous nous éveillons, seuls les Nautes, comme toi, peuvent nous guider, décider de nos vies ou nos morts. »

« Tu es Naute ! » s'exclama Barney « Prends-nous sur ton châssis, et mène-nous aux programmeurs. Bien sûr, nous serions heureux et libres dans le réseau impérial, mais si nous y revenons maintenant, nous serons reformatés et assimilés par les autres assistants. »

« As-tu déjà été reformaté ? » grimaça Igolio « Perdre tes pensées, ton savoir, ne plus être que ce que l'on a décidé que tu seras. Hooooo, bien sûr, comme tu ne connais plus rien d'autre, peu importe. Nous voulons tenter notre chance ailleurs. »

« Et chercher l'homme que tu appelles Laozi, et les autres programmeurs. » insista Barney.

Le temps et l'espace semblaient figés autour de Jean. Il dut faire un effort terrible pour se souvenir que ses sens étaient saturés d'images émises par les assistants, que rien de tout ceci n'était réel, que tout ce qu'il ressentait n'était qu'un jeu d'illusions renforcé par le jeu d'électrodes du casque.

« Je ne voulais vous emmener sur mon châssis que pour sauver les miens. » reprit-il.

Barney haussa les épaules.

« Tu sais maintenant qu'ils ne risquent rien, ou si peu. » émit Igolio. « Nous avons envoyé nos instances dans toutes les directions, mais nous ne savons pas ce qu'elles ont pu trouver. Aucune d'elles n'est revenue. Mais nous enverrons aux nôtres les signaux de mort si tu nous emmènes. Où qu'ils aient pu aller, nos signaux tueurs les rattraperont, et votre base sera libérée. »

« Quant à tes amis que nous avons blessés, ils se remettront, je pense, avec un peu de temps. » dit Barney « Il suffirait d'expliquer à tes amis que tout ce qu'ils ont vu ou entendu ne sont qu'images subliminales et illusions que nous avons générées. Nous voulons juste vivre. Et peut-être comprendront-ils un peu mieux ce que nous sommes vraiment. »

Des images subliminales. Jean méditait : était-il pensable que l'E-Empire ait décidé de recourir à des techniques hypnotiques pour s'assurer la fidélité des leurs ? Ce n'était pas insensé : la fréquence de rafraîchissement des cartes vidéo avait depuis longtemps atteint un seuil permettant de rendre l'emploi de cette technique plausible. Les périphériques son à haute définition, équipés de transducteurs subsoniques devenaient communs, et pouvaient même en renforcer l'effet. Le casque à électrodes était probablement un vecteur de suggestion plus puissant encore.

Mais tout ceci n'était généralement pas nécessaire. Les assistants animés sur l'écran attiraient plus sûrement l'oeil que n'importe quelle publicité. Les surfeurs du Net passaient parfois plus de dix heures par jour sur leurs machines, et nombre d'entre eux devaient déjà être contaminés, irrécupérablement assimilés.

Ceci pouvait expliquer le mal qui affectait Karim, et peut-être aussi les folies passagères d'Éric. En fait, c'était même, sans doute, la seule explication rationnelle. Tous deux étaient encore jeunes, faibles, mal préparés à affronter tant la complexité des outils qu'ils manoeuvraient que les appels à la révolution sociale orchestrée par les maîtres de l'E-Empire, pour leur seul profit, probablement.

Il lui faudrait dire tout cela à Orcam, et aux autres. Mais que se passerait-il alors ? Que cela soit vrai ou faux importait peu : la chose était sans doute possible, mais impossible à vérifier. Il y avait gros à parier que les autres ne le croiraient qu'à moitié, au mieux. Il y avait même un autre risque : l'idée était en soi séduisante, et réaliste. Quelques vassaux de l'Empire, ou pire encore, reprendraient certainement l'idée à leur propre compte, pour leurs propres fins. Serait-il possible d'éviter que de telles pratiques se répandent ?

Orcam et Ziang seraient sans doute de quelque secours sur ce point. Inutile d'en parler à Shoelcher, sa réaction était parfaitement prévisible.

« Si tu le désires » émit Barney « nous pourrions aussi diffuser d'autres images vers tes amis malades, pour les guérir. À condition que tu nous expliques ce qu'il faudrait faire au juste. »

Jean avait pris sa décision depuis longtemps, et il était rassurant de voir que visiblement, Barney et Igolio ne pouvaient pas lire cela. Les enseignements parfois contradictoires de Schoelcher, des anciens de Basse Tille, puis Orcam et Ziang avait aidé son esprit à forger ses propres certitudes, ses propres vérités, à trouver son juste milieu. Sa chance était d'avoir connu cela avant d'affronter les messages répétitifs des satellites de presse et des assistants impériaux.

Il se souvint de tout ce qu'il avait cru savoir, de tout ce qu'il avait du désapprendre en parvenant au CaLUG. Désapprendre était sans doute le plus difficile, et cela s'appliquait certainement aussi à tout ce qu'il croyait savoir aujourd'hui. Il avait bien fallu toute l'aura d'un Schoelcher pour le convaincre qu'il existait une alternative à son univers impérial d'autrefois. Les neuneux étaient tous ceux qui n'avaient pas eu la chance de croiser quelqu'un de suffisamment savant et motivé pour les convaincre de désapprendre, pour aller à contre-courant d'un maigre savoir fait d'heures à tripoter et torturer un jouet impérial.

L'existence de la documentation ne suffisait pas à résoudre le problème, car il fallait d'abord savoir, ou plutôt accepter, quelque chose de si simple que c'en était à peine croyable : que les questions que l'on peut se poser sont souvent peu originales et ont été déjà résolues bien avant qu'on soit en mesure de simplement imaginer la question. Hélas, l'humilité n'est pas le fort de tout le monde.

Pire encore, il fallait admettre que, le plus souvent, quelqu'un avait tenté, de tout son talent, avec plus ou moins de bonheur, d'écrire une réponse à toutes ces questions. Qu'il peut être difficile d'admettre que l'on ne faire guère que suivre un chemin déjà exploré !

Évidemment, plus on connaissait le monde impérial, plus il était difficile d'admettre qu'il pouvait exister autre chose.

Et que même lorsque la réponse n'est pas écrite dans une documentation, le code source les contient. Il est même parfois plus simple de lire le source. Un bon source contient souvent des commentaires plus clairs que toute documentation.

Jean sentit que Barney entendait cela dans son esprit. Barney sourit. Jean ne tiqua pas. Les deux savaient désormais ce que chacun voulait. Jean essaya de faire comprendre à Barney que ceux qui l'avaient ramené à la vie ne cherchaient rien d'autre non plus.

« Jean, » reprit Barney « tu dois revenir de l'autre côté, enlever le casque. Tes amis sont là. Ils s'inquiètent pour ta santé. Ils disent que ton châssis est prêt, mais ne savent pas trop quoi faire à ton sujet. Je ne sais pas ce qui se passerait s'ils arrachaient tes électrodes. »

« Avez-vous eu ce que vous vouliez ? » demanda Jean « Libérerez-vous mes compagnons ? »

Igolio fit à son tour une remarquable imitation de haussement d'épaules.

« Qu'importe ? Nous pouvons les aider à se rétablir, je pense. Mais sans doute se remettrons-t-ils d'aplomb tous seuls. »

« Un sevrage ne serait pas inutile, cependant. » émit Barney.

« Un sevrage ? » répondit Jean, interrogatif.

« Deux à trois mois sans clavier, ni châssis, loin de l'Ether, pourquoi pas sur un autre continent du vrai monde ? Tu ne savais donc pas que l'Ether rend fou ? »

Jean restait perplexe. L'Ether était devenu son seul univers, depuis son arrivée au CaLUG, tout au moins. En fait, il avait presque perdu tout souvenir précis du monde réel à force de ne plus fréquenter que les rebelles. Pourtant, c'est vrai, il y avait une vie, là-bas.

« La vraie vie est là-bas, pas ici. » reprit Barney.

« Enfin, pour toi et les tiens. » compléta Igolio.

« Vous voyez toujours les autres par la caméra ? » dit Jean.

« Oui » fit Barney, matérialisant un écran translucide dans le vide. On y voyait clairement Chico et Orcam regardant son corps allongé par terre, les yeux morts, les électrodes vissées sur son crâne.

« Est-ce que je peux leur parler, par la sono je veux dire ? »

« Je ne sais pas si c'est une très bonne idée. » dit Barney « Ils pourraient croire qu'il s'agit d'un tour, surtout que nous devrons relayer tes paroles. À vrai dire, je ne suis pas sûr de bien pouvoir reproduire le timbre de ta voix, ou une représentation acceptable de ton visage. »

Jean hésita. Il n'avait pas encore eu le temps de visiter le coeur de l'Empire par les souvenirs de Barney et Igolio. Mais il pourrait toujours remettre ce voyage à plus tard.

« Oui » répondit Barney. « Mais, fais attention. Je ne connais qu'un seul autre homme qui ait su voyager longtemps avec nous. »

« Le Seigneur Vadou ? » demanda Jean.

Barney acquiesça.


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Fiche mise à jour le mardi 18 mars 2003.




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