17 Jan 2009 02:18 - Fête : - 640 Ko est suffisant pour tout le monde. Bill Gates

 

L'Histoire des Pingouins

Épisode XXXVIII : Saison de Grand Karma

Malgré la diversité apparente des amusements qui semblent m'attirer, ma vie n'a qu'un objet : elle est tendue tout entière vers l'accomplissement d'un grand dessein. J'écris l'histoire des Pingouins.

Anatole France : l'île des Pingouins

Assis, ou plutôt avachi sur le luxueux siège en cuir du poste de commandement, Schoelcher se reposait, essayant de chasser de son esprit la fatigue des dernières heures. « La chance n'a rien à voir là-dedans. » s'obstinait-il à penser. Il avait besoin de comprendre, assembler les éléments nouveaux des heures récentes. Le CaLUG était perdu, et Schoelcher jugeait qu'il était important de comprendre ce qui s'était passé.

Pourquoi l'Empire avait déployé de telles forces contre une minable base de la rébellion ? Le besoin de main d'oeuvre de l'E-Empire ne suffisait pas à expliquer une telle opération. Il faudrait un peu de temps pour analyser cela, ce qui restait parfaitement compatible avec une demi-sieste. Il était à peine 17h du matin, après tout.

Ils étaient désormais en sûreté, au moins pour quelque temps. Schoelcher avait mené le formidable octoprocesseur à travers l'Ether jusqu'à une ancienne passerelle oubliée qu'il avait construite, autrefois, pour des amis chassés par les zélotes impériaux. Un lien tenu la raccordait encore aux fondements de l'ancienne installation, dont les propriétaires avaient oublié jusqu'à l'existence. Tant qu'elle restait inactive, la porte était indécelable. Schoelcher pensait que les impériaux qui régentaient désormais les lieux seraient incapables de détecter sa remise en activité, du moins tant que cela ne se remarquerait pas sur la consommation globale du lien principal. Mieux valait être prudent, cependant, et l'utiliser le moins possible. Ce n'était pas vraiment ce qu'on aurait pu appeler un havre de paix, mais au moins provisoirement, ils pourraient rester ici.

De la salle des machines montaient les cris des pingouins à pied d'oeuvre. Deux équipes travaillaient à ces fameuses quelques adaptations :

« Ça commence à me gonfler sévère, là : passe-moi la meuleuse !
-- Heu, t'es sûr qu'on pourrait pas y aller un peu plus en finesse ?
-- En finesse ? Cette saloperie de baie est non-standard : les pattes d'attaches sont mal placées, on peut rien bricoler. Laisse tomber : faut meuler là et là, puis tordre cette pièce, faire un trou, fileter à la vis à bois, remonter et tu verras ça sera presque propre !
-- J'voudrais pas jouer mon mesquin mais j'te rappelle que la dernière fois, ton montage presque propre ça s'est fini au poste à souder Oxypack. Quand même là, c'est un beau châssis, ça vaudrait pas la peine d'essayer de faire propre, pour une fois ?
-- Hé ho, d'abord, on s'en fout, de toutes façons, on va le repeindre à nos couleurs, alors...
-- Faudrait ptêt mettre de l'anti-rouille, aussi ? Je crois que le métal limé à vif, ça s'oxyde...
-- M'en fous ! Passe-moi la meuleuse !!! »

Un crissement de métal martyrisé couvrit un instant tout le spectre sonore.

Schoelcher se laissa un instant aller aux souvenirs lointains de sa jeunesse, quand il n'était lui aussi qu'un pingouin (bien que le terme n'existait pas à cette époque). Qu'il était insouciant le temps de la bidouille, le temps où tout n'était que jeu, le temps du club info. Les techniques et les outils avaient changé, la mentalité restait. Tout compte fait, il se demandait s'il n'aurait pas mieux vécu simplement cette passion comme un loisir plutôt que d'en faire son métier. Ho, bien sûr, il y avait eu des joies rares, uniques... Mais c'est toujours dans les moments difficiles que reviennent ces doutes, ces affreux doutes.

En fait, Schoelcher n'imaginait pas aujourd'hui qu'il aurait pu vivre autrement, qu'il aurait pu assouvir sa volonté de rester en marge, libre, indépendant, de ne pas trahir ses idéaux, de quelqu'autre manière. Et cela n'avait pas de prix.

Le mince lien d'Ether dont ils dépendaient désormais reposait sur une technologie presque oubliée : un vieux PAD sur ligne téléphonique dédiée, qu'il avait fallu raccorder en urgence à un terminal asynchrone de récupération pour l'exploiter par le port série. Il faudrait réaliser quelques adaptations pour que leur nouveau châssis puisse l'utiliser efficacement. Schoelcher avait distribué entre les rescapés du CaLUG les diverses tâches à accomplir : récupération de pièces, recherche et adaptation de logiciels.

Schoelcher avait veillé personnellement à l'éradication définitive des assistants impériaux. Le châssis était désormais mû par un code minimal, tenant sur une simple disquette, qu'il avait complété de quelques paquets copiés en ramdisk. Le confort à bord, réduit au strict minimum, s'en ressentait, ce qui n'était pas pour lui déplaire. Il faudrait attendre quelques heures pour pouvoir exploiter la formidable baie RAID, le temps que l'équipe en salle machine trouve une solution pour enlever quelques fonctions inutiles et permettre de connecter aisément de nouveaux périphériques.

Les pingouins avaient l'esprit ailleurs, de toutes façons. Galvanisés par leur récente évasion, enthousiasmés de pouvoir travailler sur un châssis d'une puissance bien supérieure à tout ce qu'ils avaient pu connaître jusqu'alors, ils parlaient déjà d'un « nouveau CaLUG ». Bien sûr, il faudrait trouver un local, du nouveau matériel, etc. Quelques pingouins étaient partis en exploration faire les poubelles de la zone industrielle voisine. Des écrans VGA avaient été faciles à trouver, ainsi qu'un lot de cartes réseaux Token Ring usagées et tout le matériel actif requis. Le principal problème restait que personne ne comprenait grand chose à Token Ring, sauf que c'est plus dur de truander à CounterStrike avec.

Il avait suffit de quelques heures pour qu'un pingouin lisant au hasard les documentations associées découvre qu'une carte réseau Wake-On-Lan (Token Ring ou pas) reliée par deux paires de câbles à une alimentation autoshunt de PC serveur suffit à fabriquer une cafetière télécommandable par réseau local (avec l'aide de quelques codes signés Thomas Becker pour générer les trames magiques). Les pingouins débattaient encore de l'intérêt de finaliser le montage expérimental qui traînait en vrac sur une planche et deux tréteaux, l'avis majoritaire estimant que c'était plus joli sans boîtier, en scotchant simplement les trois pièces ensemble. D'autres auraient aimé trouver un moyen de solidariser la cafetière au châssis, mais s'en était ensuivi un débat sur la couleur avec laquelle il fallait repeindre l'ensemble. Certains pensaient qu'un zébré blanc et noir, avec quelques touches de jaune, s'imposait, en hommage aux couleurs du Dieu Pingouin. D'autres observaient que c'étaient aussi les couleurs d'un féal impérial fabriquant d'horribles châssis à neuneux, et proposaient plutôt du rouge-violet-sanguinolant mordoré agrémenté de vert tripes d'alien, ou diverses variantes autour du thème.

Pour toute inutile qu'elle soit, la découverte de la cafetière en réseau avait été saluée comme il se doit par les applaudissements unanimes de la horde, et présageait du retour de Grand Karma, garant éternel du succès des entreprises du bidouilleur fou.

Schoelcher avait cependant quelques réels soucis à l'esprit.

Éric ne s'était pas très bien remis de son immersion, qui les avait peut-être sauvés, d'ailleurs. Il errait désormais comme une âme en peine, marmonnant des propos incohérents, dormait beaucoup, et semblait incapable de faire appel à un souvenir antérieur à la précédente demi-heure. Il est vrai que ce garçon avait toujours été un peu bizarre, mais Jean pensait que travailler pour l'E-Empire rend toujours un peu comme ça.

Schoelcher n'aurait pour rien au monde utilisé le casque à trodes. Avant de l'avoir vu à l'oeuvre, il était même persuadé que c'était surtout un truc de frimeur, une espèce de délire sorti du business plan d'une startup à deux balles. Il avait bien entendu parler sur slashdot d'une espèce de torque d'acier qu'un rigolo avait construit pour commander un voilier par la pensée, mais il avait bien noté qu'il fallait un certain entraînement pour s'en servir, et que même le constructeur arrivait à peine à basculer deux interrupteurs avec. Était-il possible que ce machin fonctionne réellement ?

Des bruits de pas éveillèrent l'attention de Schoelcher. « Quand on parle du loup... » Éric venait de franchir le sas du poste de commandement.

« Salut, Chef. » Éric restait debout, le dos voûté, la tête basse.

« Salut, Éric : comment tu t'sens ?
-- C'est pas la fête, Chef... Vous savez, c'était vraiment bizarre c'qui m'est arrivé.
-- Oui, oui » l'interrompit Schoelcher « Mais nous n'avons pas besoin de toi, et tu en as déjà beaucoup fait. Nous avons même plus de bras qu'il n'en faut. Va te reposer... »

Éric leva un peu ses yeux atrocement vides et les figea dans ceux de Schoelcher. Son visage était pâle comme la mort. Il resta immobile un instant, ouvrit la bouche, comme pour parler. Son regard fit le tour de la pièce, cherchant comme un repère, s'arrêtant tout à tour sur les détails. Il parla alors, d'un ton incroyablement monotone.

« Je sais tout ça, Chef. De toutes façons, j'arrive plus vraiment à penser. J'voulais juste vous dire un truc... Rapport à, vous savez, quand j'ai pris le casque... »

Schoelcher restait silencieux.

« Un instant, j'ai eu accès à toutes les données du châssis, et bien d'autres, d'ailleurs, jusqu'au coeur de l'Empire. Vous savez, ils mettent des images dans ma tête !!! »

« Pauvre garçon » pensa Schoelcher. Il sentit que quelque chose qu'avait dit Jean effleurait la surface de sa conscience... Mais quel était ce détail, déjà ? Il se rendit soudainement compte qu'il n'écoutait plus Éric.

« ... L'Empire a bâti un réseau immense, dont l'Ether n'est que le support. Ils veulent conquérir l'Ether tout entier. »

« Rien de nouveau là-dedans » pensait silencieusement Schoelcher, essayant de masquer sa tristesse, cherchant à éviter toute manifestation de condescendance ou de pitié. « Ils n'ont jamais eu d'autre but. Mais ils n'y arriveront jamais. Ils sont trop stupides, ils ne font pas confiance aux leurs, ils recrutent des zélotes sans imagination ni motivation. Ils n'y arriveront jamais. »

« Vous pensez que ce n'est pas possible, hein ? » continua Éric. « Bon, je sais bien que j'ai pas toute ma tête, mais j'crois dur comme fer c'que j'dis là. Si vous avez encore un peu confiance en moi, j'voudrais que vous fassiez juste un truc pour moi... »

« Oui ? » demanda Schoelcher, soulagé que le débat se déplace vers des considérations plus rationnelles.

« Sur le disque du châssis... Il faudrait sauvegarder quelques trucs. Chuis sûr que vous saurez faire ça. C'est important : c'est du code impérial. Je crois qu'il y a des trucs importants là-dedans. Je voudrais le garder pour regarder... Plus tard... Quand je serai guéri. »

Schoelcher grimaça. Éric parlait probablement des assistants. Si c'était ça, il n'y avait plus rien à faire. Certes, il n'avait pas (encore) reformaté l'ancien code du châssis impérial (bien qu'il ait quand même pris quelque précautions, comme par exemple localiser et écrabouiller complètement tout ce qui lui avait semblé lié aux assistants). Il avait pensé qu'il serait peut-être utile de rechercher des informations dans les logiciels impériaux pour aider à passer définitivement le châssis en code rebelle. Il se demandait maintenant s'il avait vraiment eu une bonne idée. Il aurait aimé pouvoir dire « Non. » De toutes ses forces, il aurait aimé dire « Non. » Mais si on commence à être malhonnête avec ses compagnons, hé bien, vaut-on mieux que l'Empire ?

« On a déjà pas mal démonté de choses, tu sais ? Mais bon, si je peux le faire, je le ferai. Donne-moi la liste de ce que tu voudrais conserver. Mais je te préviens tout de suite, je te colle tout sur une galette dès que je peux et si jamais tu t'approches d'un seul de mes équipements avec ça, je te démolis !

Le visage d'Éric s'illumina d'un sourire pour la première fois depuis des jours.

« Merci, Chef ! Vous vous rendez pas compte à quel point ça m'soulage. J'peux rien vous dire, vous m'croiriez pas ! Mais vous verrez, vous verrez les images qu'ils m'envoient dans la tête, quand je les aurai trouvées !!! »

« Ce garçon est devenu fou pour de bon » pensa Schoelcher. Il nota devoir contacter Dara. Elle s'était chargée de faire soigner Karim. Il fallait avoir des nouvelles tout de suite, savoir ce que les médecins avaient trouvé. Schoelcher n'aimait pas penser à ces choses qui l'émeuvent, mais auxquelles il ne peut rien. En l'occurrence, il n'était pas médecin. Son truc, c'est les machines, pas les humains. Les humains, ça ne se démonte pas, enfin, il paraît... »


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Fiche mise à jour le mardi 18 mars 2003.




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