17 Jan 2009 02:01 - Fête : - Se demander si un ordinateur peut penser, c'est aussi intéressant que de se demander si un sous-marin peut nager. Edsger Dijkstra

 

L'Histoire des Pingouins

Épisode VIII : Vae Victis

Of course, the increasing need to rush a product to market stands in opposition to the ideals of people who work for the love of it and want to take time to do the job right. But, again, the entire industry faces the problem.

Brian Dewey : Escape from the Evil Empire Usenix Association Magazine, Spécial Issue on Windows NT, 11/97

Raide comme un piquet, gonflé à bloc, Sacha attendait avec les autres le début de la présentation. Il faisait tout ceci pour un certain nombre de choses, et savait qu'il réussirait à les obtenir : l'argent, entre autres... Et tous ses collègues de promotion, tous ceux qui le regardaient de haut dans leurs cahutes minables, en crèveraient de rage. Ils considéraient Sacha comme un paria. S'il avait été incompétent, ou simplement peu doué, sans doute lui auraient-ils pardonné de bâtir et mener à la victoire les vaisseaux de l'E-Empire, comme on pardonne à l'idiot du village. Sacha était un excellent pilote, mais il était aussi tout bonnement antipathique, et souffrait de cet horrible défaut, que l'on baptise souvent à tort vanité, qui consistait à toujours vouloir se mettre en avant. Désormais, il était pilote instructeur sur les plus formidables châssis-serveurs E-Bizness : il dinait aux meilleurs tables de Paris, en compagnie de gros messieurs très importants venus de divers horizons.

Le colonel Dargeance entra silencieusement dans la pièce. Il s'avança lentement dans les rangs, inspectant les pilotes bien alignés en combinaison de vol : chemise Botsz, cravate italienne sobre, cheveux courts, idées claires. Son regard gris acier soutint un instant celui de Sacha et laissa échapper un imperceptible sourire, puis continua. Un pilote laissa échapper un cri de douleur lorsque le colonel lui écrasa délibérément le pied. Son brodequin droit avait une auréole, probablement due à un abus d'eau de toilette économique.

« Bien. » Arrivant au bout de la rangée, il se tourna d'un quart de tour, laissant les pilotes alignés sur son coté droit. Puis il parla.

« Le Seigneur Vadou a désiré s'adresser aux meilleurs instructeurs disponibles à l'occasion de sa visite dans notre centre d'instruction d'Aezulis. J'attends de vous un comportement exemplaire, même si... »

Il s'interrompit un instant, passant du regard les quelques pilotes qui avaient osé bougé un cil durant son bref discours.

« Je sais qu'il ne peut en être autrement. » Il sourit, dévoilant une rangée de dents métalliques affûtées merveilleusement assorties à ses yeux. « Bien. À vos raaaaangs, FIx' ! »

Un, puis deux zélotes impériaux entrèrent et s'installèrent de chaque côté de la porte, encadrant l'entrée d'un petit homme en toge et cape sombres, portant un casque noir démesuré qui lui couvrait la totalité du visage. Ses yeux étaient cachés par deux lentilles de verre fumé, et un respirateur lui masquait le nez et la bouche. Derrière lui, un homme de taille moyenne, portant lunettes et grande tenue de Consultant Impérial fit face à l'assemblée, et hurla d'une voix suraigüe :

« Serviteurs de l'E-Empire... »

« Gloria Vadou ! », reprit d'une seule voix l'assemblée.

Le Seigneur Vadou se plaça devant son sbire, leva brusquement la main gauche à hauteur de son oreille, paume face à l'assistance et doigts écartés. Derrière ses lentilles fumées se reflétait une pâle lueur bleue vive dans laquelle semblaient s'animer des caractères blancs immaculés semblables à ceux des antiques terminaux. Bien qu'ils ne puissent voir ses yeux, chacun ici savait, qu'à son tour, le regard du Seigneur Vadou se porterait sur lui.

Le Seigneur Vadou se détourna soudainement, puis marcha majestueusement en direction de la baie vitrée. Les deux zélotes impériaux semblaient soudainement nerveux. Tournant délibérément le dos à l'assemblée, il énonça d'une voie douce :

« J'ai tenu à vous rencontrer car, selon le colonel Dargeance... » L'interpellé perdit soudainement quelqu'assurance... « Vous seriez les meilleurs pilotes instructeurs dont nous disposerions... Disons, de ce côté-ci de l'Atlantique. » L'ironie de sa voix était délibérément perceptible.

« Or, » reprit-il, « on m'a rapporté que, depuis peu, dans votre quadrant, nombre de nos colonies E-Bizness passaient à la Rébellion dans les quelques mois suivant l'implantation. » Il se retourna soudainement : « COMMENT CELA EST-IL POSSIBLE ? »

L'assemblée restait immobile. Il reprit :

« Après tout, cela n'est pas directement de mon ressort, n'est-ce pas, Colonel ? Je ne compte pas gâcher un temps précieux ici. Je vous laisse entre les mains de mon fidèle Mazza », dit-il en tournant la tête vers le consultant impérial.

« Je tiens néanmoins à vous préciser qu'il agit directement sous mes ordres. Inutile d'en dire plus, n'est-ce pas ? »

« Bien. », se répondit-il.

Il s'avança à pas comptés vers la porte, s'arrêta un pas avant l'encadrure, tournant le dos aux présents, et énonça :

« Dargeance, vous êtes relevé de votre commandement. »

Un éclair du lumière trahit le lancer du disque argenté qui trancha net la gorge de Dargeance, s'enficha dans le mur, projetant une nuée d'étincelles en ralentissant au contact de l'acier poli, puis s'immobilisa. Le Seigneur Vadou impertubable reprit sa route et franchit la porte, suivi de près par ses deux zélotes, et disparut dans un bruissement d'escorte raidie au garde-à-vous.

Mazza se détentit et reprit de sa voix nasillarde.

« L'un d'entre vous pourrait-il avoir l'amabilité de me reformater le colonel... Hmmm, je veux dire, feu le colonel Dargeance ? Veuillez m'excuser je ne connais pas vos noms, encore... Dites-moi Bozo, oui, vous là, Bozo. »

Le pilote au brodequin écrasé comprit soudainement que Mazza lui adressait la parole « Oui, mon Colo... Je veux dire, Mon Consul... Mon nom est... »

« Je me moque de votre nom, Bozo !!! À partir de maintenant, vous êtes Bozo, c'est clair ? » La figure de Mazza virait progressivement du blanc livide au rouge violacé. « Sortez-moi aussi la liste des présents de la sacoche de Dargeance et ramenez-moi ce splendide CD Datawar Ooze que le Seigneur Vadou nous a fait l'honneur de nous offrir. »

Bozo sortit en courant du rang et vaqua avec un zèle exemplaire à ses nouvelles occupations.

Mazza reprit, imperturbable.

« Bien, bien, bien... » Il sembla se détendre en sortant rapidement de sa minuscule mallette un vidéo-projecteur, un écran et un pointeur laser de métal poli qu'il caressa amoureusement du pouce, s'arrêtant imperceptiblement sur le bouton de plastique rouge enchâssé dans le métal qui déclenchait le faisceau pointeur par lequel tous les consultants mettaient l'accent sur les points importants de leur discours. Un tel pointeur était l'apanage des meilleurs. Bien sûr, de pâles imitations taïwanaises étaient en possession de la plupart des pilotes, mais nul ne doutait un instant de la suprématie des véritables armes impériales, qu'on disait forgées par l'Empereur lui-même.

Mazza fit jaillir le faisceau de lumière vers le plafond qui se refléta dans l'atmosphère poussiéreuse de la pièce. N'importe qui aurait pu lire son dégoût à la vue des impuretés aériennes qui tressautaient sous l'impact du faisceau couleur rubis.

« Nous sommes maintenant entre gens de terrain, nous comprenons-nous bien ? Le Seigneur Vadou déteste les aspects, disons... Logistiques de notre métier. Et, » se mit-il à rire, « je lance beaucoup moins bien que Lui le CDWin2KZ. Alors maintenant, fini les salamalecs, je tiens à ce que vous vous exprimiez librement et sans contraintes, alors pour commencer, repos. »

Nul ne comprit vraiment d'où apparurent les chaises qui se placèrent derrière chacun des présents.

« Alors... » reprit Mazza feuilletant fébrilement les notes de feu Dargeance « Ma chère... Hmmm... Alexianne de Vatremont. Je vois que vous disposez d'excellents diplômes : MBA, Doctorat en Marketing option Frappe Chirurgicale, stage de fin d'études à Procter & Gamble... Vous êtes spécialiste systèmes et architecte réseau grands comptes, et visiblement parfaitement qualifiée. Je vois également que 3 de vos derniers clients sont passés récemment à la Rébellion et que l'un d'entre eux, impudence suprême, a osé exiger le remboursement de nos produits ! »

Alexianne de Vatremont se leva, superbe comme à son habitude. Elle savait avec talent se faufiler dans les méandres du règlement vestimentaire pour mettre en valeur ses formes irréprochables, son visage d'ange, et son abondante chevelure sombre. Ses compagnons l'admiraient pour son aptitude à percer les plus épais barrages, à susciter opprobre et jalousie des secrétariats ennemis, et pénétrer avec l'assurance d'un fond de pension dans les comités de direction les plus intimes. Nombre d'entre eux rêvaient de la voir dans leur équipe, pour diverses raisons dont quelques professionnelles. Mazza lui-même semblait légèrement troublé.

« Hé bien, mon cher, Mazza... Puis-je vous appeler Mazza ? »

« Bien entendu, nous sommes ici en réunion informelle... Poursuivez, chère Alexianne. »

« Hé bien, Mazza, comme vous le savez, nous ne pouvons à notre niveau rester en contact avec nos clients. Nos techniques d'approche sont conformes à la doctrine énoncée par l'Empereur lui-même : nous intervenons en commando après les bombardements massifs de nos satellites de Presse. Ici commence notre travail. »

« En effet... Et donc ? »

« Immédiatement après les frappes massives, nous débarquons en compagnie d'une importante logistique, généralement par l'entremise d'un agent infiltré faiblement qualifié que nous arrosons de produits grand public et colifichets divers. Nous procédons alors à une évaluation immédiate des besoins du client, et... »

« Prenez note de ce point, Alexianne... Nous reviendrons là-dessus par la suite. » l'interrompit Mazza.

Alexianne perdit un instant de sa superbe, mais reprit, d'une voix dans laquelle aucune défaillance n'était perceptible.

« Nous définissons immédiatement une stratégie E-Business totale pour l'entreprise, avec remise à niveau complète du parc avec nos partenaires OEM, intranet/extranet global, et établissons le plan de retour sur investissement, évidemment positif, par la diversification des activités du client et l'extension de sa part de marché sur son secteur propre. Mais nous savons tous tout ceci je pense. Le point important n'est pas là. »

Elle tint un instant son auditoire en haleine.

« L'important est que, une fois nos produits implantés, notre stratégie, telle que définie par l'Empereur lui-même, impose que nous repartons pour une autre offensive, vers d'autres clients. Bien sûr, nous laissons sur le terrain quelques agents de l'E-Empire, mais ceux-ci ne disposent évidemment pas des qualifications requises, sans quoi, à quoi servirions-nous ? De ce fait, nous ne pouvons contrôler ce qu'il advient du terrain conquis après notre passage, Mazza. »

Ses compagnons restaient admiratifs devant l'extraordinaire démonstration de « Cépamafaute » que venait de leur offrir Alexianne. Le Cépamafaute était l'une des cinq techniques essentielles de l'instructeur, qui se pratiquait d'ordinaire par messagerie électronique, par mémos .RTF (Range tes fesses). Cette technique, banalisée par Sun-Tse depuis le Vème siècle, était à la base même de la pratique bureaucratique, fondement de l'E-Empire. Bien que les instructeurs avaient toujours la possibilité de s'éjecter de la planète-cliente à tout moment, il leur était demandé de, tant que faire se peut, pousser à la démission les plus anciens serviteurs de leur client pour les remplacer par des agents de l'empire. Le .RTF, de par sa portée universelle, était une arme redoutable pour cet exercice, tant il est vrai qu'un bon Cépamafaute exige une qualité de présentation que ne saurait offrir un bon texte brut, sauf peut-être pour une experte telle qu'Alexianne. En son for intérieur, Sacha regrettait de ne pas avoir pu étudier l'Art Ancien de la Rhétorique avec les maîtres aujourd'hui oubliés de Procter & Gamble, qui régnèrent en leur temps sur l'Industrie Lessivière.

Mazza applaudit discrètement.

« Chère, chère Alexianne, vous êtes de toute évidence une bonne recrue. Mais apparemment, votre instruction est incomplète, ceci explique peut-être votre manque d'imagination. Nous veillerons à cela plus tard. » un sourire carnassier illumina son visage. « Mais... vous commettez une erreur fondamentale. Évidemment, vous ne voyez pas laquelle. Quel dommage... Avancez donc d'un pas en avant, je vous prie. Les autres, levez-vous ! »

Il se tourna vers la rangée d'instructeurs, souriant :

« Alors... Que ceux d'entre vous qui estiment que la stratégie exposée par Alexianne est la bonne fassent un pas en arrière ! »

Le grondement sourd du réformateur se fit entendre au fond de la pièce. Personne ne bougea.

« Bien.... Maintenant... Que celui ou celle qui est capable de m'expliquer en quoi consiste l'erreur d'Alexianne fasse un pas en avant. »

Sacha tenait enfin là la chance qu'il attendait depuis des jours. Un seul de ses clients avait rallié la Rébellion, il y a bien longtemps déjà, et il avait alors goûté du fouet de Dargeance pour avoir été incapable d'écrire un bon .RTF à l'époque. On oublie pas une telle leçon. Il fit un pas en avant. Au fond du rang, un grand blond aux yeux clairs fit de même. Les autres restèrent immobiles. Sacha enrageait.

« Mon cher... Arnaud Lefébure. Vous êtes diplômé en informatique de l'université Paris-Sète : piètre formation s'il s'en fût, mais vous avez démontré une grande motivation et de bonnes aptitudes à gravir les courbes d'apprentissage les plus ardues. Vous êtes expert systèmes et développeur. Vous avez à votre actif 172 astéroïdes entreprises reformatés sous Essquouèle Server, 2 écoles supérieures de commerce, dont celle dans laquelle exerçait votre petite amie : ça ne compte pas. Durant toute votre carrière, seuls 5 de vos clients sont passés à la Rébellion. C'est un score très honorable, et surtout qui ne s'accroît pas ces derniers temps : je vous félicite. Alors... exposez-nous donc votre théorie. »

« Hé bien, Mazza » Il rougit, baissa les yeux, et inspira un bon coup « Je crois que nos produits sont défectueux. »

« Défectueux ? » Le visage de Mazza vira à l'ocre jaune. « Ha, ha... très bien... Et qu'entendez-vous par défectueux ? »

« Je veux dire par là, Maître Mazza, qu'ils dysfonctionnent, qu'ils se comportent d'une manière différente de celle décrite dans leur documentation. J'ai même adressé personnellement plus de 50 avis au service technique central de l'Empire et n'ai jamais reçu aucune réponse ! »

« Avez-vous soumis vos avis au comité technique local pour approbation, mon cher Arnaud ? »

« Bien entendu, Maître Mazza, mais je n'ai jamais obtenu de réponse officielle » (bien sûr, pensait Sacha, même le comité technique local savait reconnaître un .RTF !) « Par contre, officieusement, quelques membres influents du comité technique local ont admis la validité de mes réserves. »

« Et... Vous contentez-vous d'avis officieux, Arnaud ? »

« Il ne s'agit pas de cela, Maître, je SAIS qu'ils sont défectueux ! Je les opère TOUS LES JOURS, je les vois planter de mes propres yeux, je suis développeur après tout ! Lisez donc mon dossier, et vous verrez le nombre d'astuces et de contournements que j'ai fournis à mes collègues pour pallier à des défectuosités connues de nos produits ! Ne s'agit-il pas de preuves ? Comment qualifieriez-vous ces faits, Maître Mazza ? Nous parlons ici d'informatique, pas de marketing ou je ne sais quoi ! Il s'agit de physique, de faits reproductibles, et pas de .RTF !!! » Arnaud s'interrompit, et baissa les yeux.

« Cher Arnaud », déclara calmement Mazza, « vous savez que la franchise n'est pas exactement une qualité dans notre métier. Cherchez-vous à être reformaté ? »

« Maître Mazza, » déclara Arnaud d'une voix éteinte, « vous nous avez demandé cette franchise, et je ne nie pas en avoir profité. Je sais que rien n'excuse mon comportement, mais comprenez-moi, je ne crois pas être le seul à me poser ces questions, ici. Alors s'il fallait que ce soit moi... De toutes façons... » dit-il en regardant le réformateur...

« En effet, mon cher Arnaud. Venez-donc vous asseoir aux côtés d'Alexianne. Vous autres, écoutez bien ceci. »

« Arnaud prétend que nos produits sont défectueux. Qui parmi vous partage son avis ? »

Sacha leva seul la main. Mazza semblait déçu.

« Il est dommage que je ne puisse me permettre de vous reformater TOUS ! OUI NOS PRODUITS SONT DÉFECTUEUX, ET ALORS ? N'EN A-T-IL QUE DEUX PARMI VOUS À LE SAVOIR ? »

Il tourna la tête vers son organiseur et murmura « Obtenez-moi un rendez-vous avec le responsable de la formation D'Aezulis le plus rapidement possible. », puis reprit :

« Alors, maintenant, cher... Hmmm... Sacha Von Daum. Vous êtes diplômé de chimie organique. Vous avez alors changé de bord suite à un différent avec vos enseignants et démarré votre carrière dans une start-up de merde, puis avez intégré nos rangs par la formation continue. Vous avez exercé de multiples fonctions de terrain en qualité d'associé-entrepreneur de l'Empire et opérez nos services au sein de... Hmmm... Très grandes entreprises. Vous êtes un profil atypique, cyclothymique, énergique, et clairvoyant. Vous avez résisté seul face à la Rébellion chez un de nos plus importants propects. Votre chiffre d'affaires laisse encore à désirer... Un problème de méthode, sans doute. » dit-il en tournant la tête vers Alexianne.

Mazza se redressa, sourit, et fixa Sacha droit dans les yeux.

« Vous avez donc présentement l'outrecuidance de prétendre nous sortir de l'impasse dans laquelle vos petits camarades vous ont tous fourrés, mais je ne doute pas que ce soit à votre seul bénéfice, et cette bravache ne m'étonne absolument pas au vu de votre parcours. Faites-nous donc la démonstration de vos talents. »

Mazza tendit le pointeur laser à Sacha, s'écartant du tableau, et alla s'aligner avec Alexianne et Arnaud.

Chaque présent nota l'excitation qui s'empara de Sacha alors qu'il empoignait fermement l'arme antique des combattants de l'E-Empire. Les premiers commandos de l'Empereur avaient affronté les meutes mercantes du Temple Solaire et les fanatiques de l'idole Digitale à l'aide de ces reliques d'un passé désormais lointain. Chaque présent savait aussi que le port de cet emblème était réservé à ceux qui s'en montraient dignes. En acceptant le pointeur de Mazza, Sacha mettait son existence en jeu, et tous ici le savaient. Mazza avait sans nul doute analysé les « autres raisons » que l'argent qui motivaient Sacha.

Sacha avala sa salive, silencieusement, puis commença :

« Chers confrères, et néanmoins amis, Maître Mazza, je crois que nous faisons jusqu'ici fausse route. Comme l'illustre brillamment le discours de notre frère Arnaud, nous vendons des produits défectueux... La belle affaire ! »

Il ne pût s'empêcher de sourire en voyant ses collègues médusés.

« Mais dites-moi donc, chers collègues : comment convaincrions-nous nos clients d'acheter sans cesse et sans cesse nos produits s'ils fonctionnaient correctement ? J'énonce ici la première Loi du Commerce Galactique : Pourquoi vendre aujourd'hui ce que nous pourrions vendre demain, pourquoi ne pas plutôt vendre un pâle palliatif ? Déjà, en 1967, Franck Herbert posait la théorie du despotisme hydraulique, personne n'en a-t-il retenu la leçon ? »

« Je veux dire... Nous savons tous à quel point il nous est aisé, dès lors le terrain conquis, de vendre, vendre encore et revendre nos produits, nouvelles versions, extensions diverses, et pourquoi donc cela est-il ainsi, pourquoi nos clients, dans leur majorité, nous sont-ils loyaux ? »

« Parce que si nos produits fonctionnaient conformément aux attentes de nos clients, pourquoi nous achèteraient-ils autre chose que ce que nous leur vendrions la première fois ? C'est donc parce qu'ils ne fonctionnent pas que nous pouvons sans cesse vendre et revendre. Car le besoin du client et son insatisfaction persistent ! »

« Mais, bien sûr, encore faut-il que nos produits aient suffisamment l'apparence de produits utiles pour qu'ils s'implantent quelque temps et convertissent le prospect à notre cause. Le prospect devient alors généralement dépendant de nos produits pour son fonctionnement quotidien alors qu'il fonctionnait très bien sans eux auparavant. Une nouvelle vague de bombardements de nos satellites de presse se charge de le convaincre qu'il n'y a aucune autre solution que de persévérer et ainsi notre client est enchaîné à nous à tout jamais. Car nous créons ses besoins et ses habitudes de travail aussi sûrement qu'il nous est possible, écartant de notre route toute alternative par un endoctrinement permanent fait de simplicité, convivialité, terme que nous définissons nous-mêmes selon nos besoins, rejetant aux rangs d'incapables tout juste bons à la réforme tous ceux qui n'acceptent pas ladite convivialité. »

« Ce point n'est pas sans rapport avec le brillant exposé de soeur Alexianne. Certains d'entre nous tentent, à tort, d'analyser les réels besoins de nos clients et de leur vendre les produits de notre gamme qui leur seraient adaptés : tragique erreur ! »

« Chaque fois que nous vendons un produit adapté, nous tuons le marché et un client de moins nous versera la Dîme Impériale, à jamais ! Heureusement, l'E-Empire, dans sa clairvoyance, introduit suffisamment de défectuosités dans les produits livrés pour que le client reste insatisfait. Disons plutôt que, dans son immense clairvoyance, l'Empereur sait que peu importe l'état de finition d'un produit : seule importe la date de livraison du produit, et sa coïncidence avec les attentes de nos clients ! Cela permet la réalisation de substantielles économies, pour la plus grande gloire de l'E-Empire ! »

« Pire encore, lorsque notre produit est adapté au besoin du client, notre stratégie se retourne contre nous-mêmes. En effet, si notre produit réalise, ne fût ce qu'en partie, le besoin de notre client, celui-ci cherche à l'utiliser au mieux de ses possibilités, et y arrive même parfois, avec l'aide des plus valeureux d'entre nous comme mon confrère Arnaud. Mais, le plus souvent, il constate l'existence de défectuosités. Cela n'était jusqu'à il y a peu que sans grande importance. Mais désormais, la Rébellion est à nos portes et s'attaque à notre territoire. »

« Nos satellites de Presse ne peuvent nous protéger des actions commando de la Rébellion. Et, nous le savons tous, chaque fois qu'un besoin peut-être satisfait soit par un Logiciel Libre, soit par l'un de nos produits, notre produit est immanquablement inférieur ! »

Sacha lança un regard à Mazza, dont l'expression presque imperturbable ne semblait refléter nulle émotion particulière.

« L'un d'entre vous peut-il me dire pourquoi ? »

Arnaud s'avança et dit :

« Parce que ceux qui fabriquent les logiciels libres fondent leur gloire sur le fait qu'ils fonctionnent et répondent à un besoin ? »

« Ce n'est pas la seule raison, mais c'est exact, ami Arnaud, et que notre seul objectif est de vendre, et de vendre encore. Comment pourrions-nous gagner une lutte aussi déloyale ? C'est impossible ! »

« Et cessons de nous voiler la face : nos concurrents du Temple Solaire, ou les serviteurs de feu l'idole Digitale font de même ! Ou plus exactement firent... » ricana-t-il « L'E-Empire a recruté leurs meilleurs éléments, nous avons appris d'eux et nous sommes les plus forts. Aujourd'hui, ils sont bousculés, écrasés, nous taillons leurs marges en pièces et chaque pouce de terrain conquis est à leurs dépens, parce qu'ils se battent sur le même terrain que nous : les planètes-entreprises, et que nous les y vaincrons immanquablement, car... »

Mazza leva la main.

« Cela suffit, Sacha, vous débordez du sujet : nul ici ne mettrait en doute votre dévouement. Rendez-moi donc ce pointeur, je vous prie, vous êtes si excité que vous pourriez vous blesser. »

Sacha s'interrompit, baissa les épaules, puis regarda médusé l'Arme Antique jaillir de sa main, mue par une force invisible, puis rejoindre la main de son propriétaire.

« Je vois avec plaisir que nous avons quand même quelques éléments de valeur dans cette assemblée. » dit-il en caressant à nouveau son pointeur. « Néanmoins, il m'apparaît que quelques compléments de formation sont nécessaires avant de vous renvoyer au combat. »

« Nous étudierons donc très bientôt les changements de stratégie requis par l'évolution de notre situation. Bien sûr, je me chargerai personnellement de votre enseignement, et aucun échec ne sera toléré. Je vous prie donc de rester à ma disposition permanente à compter de cet instant. Sacha, vous resterez avec moi cinq minutes avec deux compagnons de votre choix, les autres, Rompez ! »

Le choix de Sacha était déjà fait, pour diverses raisons, dont la plupart professionnelles. On a toujours besoin d'un bon technicien à ses côtés.


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Fiche mise à jour le mardi 18 mars 2003.




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